La bédéiste et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi est morte à l’âge de 56 ans, a annoncé sa famille jeudi 4 juin. L’autrice a connu la postérité avec la série de bande dessinée « Persepolis », mettant en scène une adolescente iranienne qui doit composer avec l’histoire politique de son pays natal et son arrivée en Europe.

Figure majeure de la bande dessinée, l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, est « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », indique un communiqué de ses proches, transmis jeudi 4 juin à l’Agence France-Presse (AFP). Elle avait 56 ans.
L’œuvre de Marjane Satrapi a pris une ampleur internationale suite à la publication, et l’adaptation en film d’animation, de Persepolis, œuvre dont elle est la protagoniste. L’histoire de Marji, une adolescente prise dans l’histoire d’un pays, l’Iran, qui va vivre des mutations en continu depuis la révolution de 1979 jusqu’au départ définitif de la jeune fille pour la France, en 1994. Nous republions un article rédigé dans le cadre d’une série d’été consacrée aux héroïnes de bande dessinée :
Entre révolution et autoritarisme
Marji n’est pas une victime. Du moins dans sa posture, tant son détachement, son humour, ses traits d’esprit contrebalancent le concret du récit : celui d’une exilée, originaire d’un pays où le régime en place, autoritaire, criminalise les femmes sous des prétextes religieux et politiques.
Les idéaux révolutionnaires de ses parents, militants de gauche, vont être confrontés au nouveau pouvoir autoritaire des mollahs. Ses amis, cousins, camarades vont être aspirés par le conflit avec l’Irak, tandis que ses amies vont devoir se plier au système patriarcal en vigueur.
Marji synthétise tout cela. Elle est à la fois une exception de sa génération et une adolescente semblable à des centaines d’autres, de la boulimie de références (le rock, la veste en jean, les paires de Nike), à la politisation (la lecture de Mikhaïl Bakounine, de Simone de Beauvoir, de Jean-Paul Sartre).
Peut-être aussi car Marjane Satrapi a omis des épisodes de sa vie trop froids. « À 10 ans, je m’entraînais d’ailleurs à devenir une prisonnière politique : je me tapais hyperfort et je m’assénais moi-même des coups de ceinture pour me préparer à résister à la torture et ne jamais livrer le nom de mes amis », raconte-t-elle par exemple, dans un entretien accordé au Monde.
Loin de plonger tête la première dans le drame, Persepolis se veut une alternance perpétuelle entre la tragédie et la comédie, l’une se nourrissant de l’autre. Marji y est ainsi rayonnante, inconsciente, pince-sans-rire, maladroite, emplie de joie comme dévastée par la tristesse.
L’art iranien face aux clichés et à la politique
Malgré cela, Persepolis ne peut être dissociée des idées politiques de sa créatrice. Cette bande dessinée raconte l’histoire de Marji – le personnage –, qui retranscrit l’histoire de Marjane Satrapi – l’adolescente devenue adulte, puis une autrice mondialement adulée –, dont l’image publique se cristallise autour de son rapport à l’Iran, de son identité, qui en découle, de son œuvre qui gravite autour. Une artiste iranienne doit avant tout se considérer comme une opposante active au régime iranien – depuis visé par une guerre déclenchée par les États-Unis et Israël. Marjane Satrapi, elle, a multiplié les prises de positions conservatrices au fil des ans, se rangeant dans le narratif occidental.
C’est son devoir, sa fonction, son moyen de conserver une voix médiatique, une légitimité artistique. On retient Marjane Satrapi quand elle refuse, en 2025, la légion d’honneur en opposition à « la politique de la France vis-à-vis de l’Iran », moins quand elle explique, en 2007, avoir réalisé « un film humaniste, qui va à l’encontre de tous les clichés » sur ce même pays, avec son adaptation animée de Persepolis.
Ce récit faussement autobiographique – Marjane Satrapi refuse d’inscrire son œuvre dans ce genre – raconte donc l’ambivalence inhérente d’une jeune fille qui aime son pays, mais dont les années d’éloignement couplées à un dégoût pour le régime en place l’aura amené à s’inscrire dans un discours dominant. « Plus peut-être que dans aucun autre pays au cours des dernières décennies, le cinéma iranien n’a jamais été considéré en Europe indépendamment de la situation politique du pays, ou plutôt de l’idée qu’on s’en faisait », résume le critique de cinéma Jean-Michel Frodon, dans un article publié sur AOC.
Une œuvre pleine d’humanité
Il en est de même pour les protagonistes de ces histoires. C’est à ce titre que la séquence consacrée à l’arrivée de Marji à Vienne (Autriche), à l’âge de 14 ans, avec tout ce qui en découle – entre un bouillonnement de découvertes affectives, artistiques, politiques et un enchaînement de désillusions –, montre qu’elle ne peut échapper à l’histoire de l’Iran, qui se rappelle à elle sans cesse.
Marji, si elle y découvre un champ de trajectoires possibles, sent le spectre de Téhéran rôder autour d’elle. En tant qu’Iranienne installée en Europe, ses camarades se fascinent pour l’imaginaire de mort, de révolution et d’inconnu que lui confère son statut d’exilée ; ses professeurs révèlent leur racisme intériorisé à la moindre de ses fautes, elle qui est une jeune fille racisée ; Marji tente enfin de se construire une identité propre, de développer une conscience féministe, en étant à l’autre bout du monde.
Malgré tout, elle aura su trouver – pour un court laps de temps – un cercle prêt à l’accepter : « Une allumée, un punk, deux orphelins et une tiers-mondiste, voilà qui faisait une belle bande de copains. » La suite de la bulle, aussi simple que significative : « Eux s’intéressaient à mon histoire. » Et c’est aussi en étant hors du cadre imposé, suite à des études d’art et un divorce émancipateur, qu’elle s’est malgré tout intéressée à la multitude de ses facettes.
Persepolis, de Marjane Satrapi, version intégrale éditée par L’Association, 352 pages.
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