Jean-Philippe Martin, historien : « Historiquement, les agricultrices ne sont pas reconnues »

Travail morcelé, pas de statut juridique, des droits sociaux inexistants… L’histoire des paysannes a été marquée par des décennies de combats, notamment syndicaux, pour l’égalité et la reconnaissance, nous explique l’historien Jean-Philippe Martin.

 

Le combat féministe pour l’installation des femmes paysannes et leur représentation dans les instances syndicales ne date pas d’hier. Dans son ouvrage Paysannes, histoire de la cause des femmes dans le monde agricole (Éditions de l’Atelier, 2025), l’historien Jean-Philippe Martin détaille les longues luttes menées par les agricultrices depuis l’après-guerre pour parvenir à s’émanciper des logiques de domination.

Vous décrivez les femmes agricultrices comme victimes de dominations à partir de l’après-guerre. De quel ordre sont-elles ?

Le mot « agricultrice » apparaît en 1961 dans les dictionnaires. La première difficulté est ainsi qu’historiquement elles ne sont pas reconnues. Sur l’exploitation, seul le mari reçoit du courrier, cotise et bénéficie de droits sociaux en cas de maladie, d’accident du travail et de retraite.

Même si elles y travaillent, les femmes n’ont aucun droit de décision sur l’exploitation. Elles doivent souvent vivre avec les parents de leur époux, ce qui pose la question de la cohabitation et d’un certain déracinement. De plus, les agricultrices sont soumises à une forte imbrication des tâches professionnelles, parentales et domestiques. En plus d’être peu reconnu, leur travail est très morcelé.

Vous décrivez un mouvement de femmes contestataires qui remettent en cause la place assignée à la femme dans l’exploitation. Comment s’est-il développé ?

Ce mouvement contestataire, aussi appelé paysans travailleurs, est issu du CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs, ancien Jeunes Agriculteurs – NDLR) et de la FNSEA, mais s’en détache parce que ces structures offrent trop peu de garanties sociales.

« Une fois qu’une agricultrice appartient à un collectif départemental ou national, la question de la prise de parole devient également une difficulté. »

Ce mouvement est percuté par les mois de mai et juin 1968 et va permettre à des femmes de formuler des critiques sur l’insuffisante reconnaissance de leur place dans le monde agricole, dans les syndicats et dans les tâches domestiques. Au contraire, il existe également un courant plus entrepreneurial qui reste dans l’idée que l’agriculture est un métier de couple où l’homme et la femme sont complémentaires et où la femme doit certes obtenir des avancées, mais sans remettre en cause finalement les hommes.

Vous considérez que la grève du lait en 1972, lorsque les laiteries décident de baisser le prix de rachat du lait, est un tournant dans le militantisme des femmes agricultrices. Pourquoi ?

Pour la première fois, on voit des femmes être au premier plan dans les mobilisations. Elles prennent publiquement la parole devant des femmes mais aussi devant des hommes, dans le Finistère et le Morbihan. Elles vont organiser des manifestations et même mener des actions illégales. Elles pénètrent par exemple dans des locaux d’une usine, d’une laiterie privée, certaines bloquent des camions.

D’autres luttes que vous décrivez comme symboliques sont celles pour l’octroi d’un congé maternité ou pour un statut égal à celui des hommes.

La lutte pour le congé maternité a duré longtemps et part d’une inégalité terrible. Avant 1977, il n’y a pas de congé maternité pour les paysannes. À partir du moment où celui-ci a été rendu possible, il fait appel à un service de remplacement, remboursé seulement à hauteur de 90 %. Cela explique que très peu de femmes agricultrices prennent un congé maternité. En 2008, elles obtiennent 16 semaines de congé maternité comme les salariées et le remplaçant est remboursé entièrement.

Concernant le statut, des femmes agricultrices ont été auditionnées par le Sénat il y a quelques années. Toutes relataient leur sentiment de légitimité acquis à partir du moment où elles ont pu obtenir un statut juridique, d’abord celui de conjoint collaborateur en 1999 puis de cheffe d’exploitation en 2006.

Enfin pouvaient-elles recevoir du courrier à leur nom et bénéficier de droits sociaux. Ces statuts ont enfin ouvert des droits à la retraite, bien que très maigres, justement parce qu’une partie de leur carrière n’a pas été reconnue.

Bien que les femmes prennent une place de plus en plus importante au fil des décennies dans le militantisme agricole, vous expliquez qu’il a longtemps persisté des freins à l’activité syndicale des femmes. Lesquels ?

Les syndiqués, en majorité des hommes, ont tendance à voter pour des hommes plutôt que pour des femmes pour les postes à responsabilité. Jusqu’à il y a peu de temps, quand une femme voulait accéder aux responsabilités, cela supposait qu’elle obtienne l’accord de son conjoint pour l’organisation de la vie du foyer.

Une fois qu’une agricultrice appartient à un collectif départemental ou national, la question de la prise de parole devient également une difficulté. Les femmes se sentent moins légitimes à prendre la parole et font état d’une écoute moins importante. On dénote aussi une répartition des tâches plus genrée au sein du syndicat : aux femmes la question du social, de la formation, de la presse. En somme, ce qui intéresse moins les hommes.

Aujourd’hui, la moitié des syndicats agricoles nationaux (la Confédération paysanne et la Coordination rurale) sont incarnés par des femmes. Sommes-nous arrivés à la fin du combat féministe au sein des instances syndicales ?

Il faut déjà dire qu’il n’est pas suffisant qu’une femme soit aux responsabilités pour obtenir des avancées progressistes. Je note toutefois des progrès sur le plan national et départemental, avec du volontarisme y compris de la part de syndicats conservateurs.

Il y a cependant toujours un problème de représentation, au sein des pouvoirs publics et dans les médias. Lors des mobilisations agricoles, les personnes interrogées par les médias étaient majoritairement des hommes. Ce problème de représentation touche aussi le monde agricole et para-agricole, comme les banques, les fournisseurs de matériel ou les conseillers.


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