Le rapport 2024 du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes sur l’état des lieux du sexisme en France invitait à « s’attaquer aux racines du sexisme » ; celui de 2025 s’inquiétait d’une forte « polarisation sociale » autour des enjeux d’égalité de genre. Dans le rapport 2026 publié ce 21 janvier, c’est un véritable électrochoc qu’appelle de ses vœux le HCE, car il y a urgence à s’emparer « du problème du sexisme et de la menace sécuritaire que les masculinistes font peser sur notre pays » par leurs idées « violentes et radicales ». Menace d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans un large mouvement réactionnaire international. Dans cette mobilisation, l’école peut jouer un rôle essentiel, encore faut-il lui en donner les moyens.

Le sexisme : un phénomène bi-dimensionnel

Pour « lever les barrières sociales qui perpétuent les inégalités et promouvoir une égalité réelle entre les femmes et les hommes », il faut d’abord comprendre quels sont les principaux mécanismes qui structurent le sexisme.

En France, comme dans la majorité des cultures, explique le rapport, le sexisme se manifeste sous deux formes différentes et complémentaires. La première, appelée « sexisme hostile », s’exprime de manière explicite : méfiance à l’égard des femmes, rejet et dévalorisation systématique, comportements discriminatoires ou violents… « Elle fait écho aux discours masculinistes contemporains, fondés sur l’idée d’une « inversion des discriminations », selon laquelle les hommes seraient désormais les principaux perdants d’une égalité supposément déjà atteinte ».

La seconde forme, dite « sexisme paternaliste », est moins visible car plus ordinaire, plus subtile, plus implicite. Elle consiste à percevoir les femmes « comme des êtres fragiles et inférieurs nécessitant une protection constante ». Bienveillante, en apparence, dans les faits elle assigne les femmes à un état de dépendance, et les enferme dans des représentations stéréotypées patriarcales.

Comment ces deux formes traversent-elles la société française ?

Ces deux formes traversent « l’ensemble de la société française », et ce « indépendamment de l’âge (à partir de 15 ans), de la catégorie socio professionnelle, du niveau d’éducation ou du lieu de résidence ».

Si le sexisme hostile reste relativement minoritaire, les chiffres sont néanmoins inquiétants. Ainsi en France, « 17 % des personnes âgées de 15 ans et plus, soit près de 10 millions d’individus » y adhèrent de manière claire et répétée (ce qui n’exclut pas une adhésion ponctuelle des 83 % restants) et en adoptent des attitudes. On le retrouve dans « l’ensemble des catégories sociales avec toutefois des intensités variables ». Il est ainsi présent à 23 % chez les hommes et seulement à 12 % chez les femmes, un chiffre néanmoins « non négligeable », qui « témoigne d’une socialisation genrée profondément ancrée ». Le rapport note aussi « une forte corrélation entre l’adhésion au sexisme hostile et certaines appartenances idéologiques ou religieuses ». Ainsi « les personnes se déclarant croyantes, celles se positionnant à droite ou à l’extrême droite, ainsi que les individus sans orientation politique affirmée, apparaissent comme les groupes les plus perméables à ces attitudes hostiles envers les femmes ».

Le sexisme paternaliste s’étend en revanche au-delà des « franges les plus traditionnalistes » et relève d’une acceptation sociale plus large. « 23 % de la population française, soit près d’un quart des individus âgés de 15 ans et plus » (7,5 millions d’hommes et 5,0 millions de femmes) y adhérent de manière claire et répétée. Ce qui ne signifie pas, ici encore, que le reste de la population n’y souscrive ponctuellement ou de manière non conscientisée. Ce sexisme, moins brutal, moins assumé, plus diffus, semble moins dangereux et bénéfice donc d’une « forte acceptabilité sociale ». Pourtant il « participe tout autant, sinon davantage, à la perpétuation des inégalités et des violences » et au renforcement des rapports de domination.

Le rapport appelle donc à prendre en compte, dans la lutte contre le sexisme, ce continuum qui va de « ses formes les plus normalisées, celles qui, sous prétexte de « respect » ou de « tradition », naturalisent les hiérarchies entre les sexes », à « ses expressions les plus visibles » et les plus violentes.

Quel rôle pour l’école ?

L’éducation à l’égalité joue un rôle essentiel dans la lutte contre le sexisme. Le rapport de l’année 2025 rappelait que 90% des français·es soutenaient « l’instauration de cours à l’éducation à la vie affective et sexuelle », et que 7 sur 10 d’entre elles·eux percevaient cette mesure « comme la plus efficace contre le sexisme ». Reste encore en 2026 à la mettre de manière véritablement effective et efficace en place.

Le HCE salue la mise en application du programme d’EVAR(S) à la rentrée 2025 à raison d’au moins trois séances annuelles.

Cette « éducation à » peut être un levier essentiel dans la construction de l’égalité entre les femmes et les hommes et dans le combat contre le sexisme et les discours anti-féministes et masculinistes « particulièrement prégnants chez les jeunes générations ». La lutte contre les discriminations, par la sensibilisation aux stéréotypes notamment de genre, la promotion de l’égalité et du respect entre les sexes, et la prévention contre les violences sexuelles et le harcèlement, y occupent en effet une place centrale.

Mais disposer d’un programme, aussi obligatoire soit-il, n’assure pas pour autant de son effectivité. Et seules une « mise en œuvre généralisée et pérenne » du dispositif ainsi que « l’allocation de moyens humains et financiers suffisants tant pour l’éducation nationale que pour les associations agréées amenées à dispenser des séances d’EVARS ou des formations pour les enseignant·es » en garantiront l’efficacité. Pour assurer cette « mise en œuvre homogène, effective et équitable sur l’ensemble du territoire », le HCE formule une série de recommandations telles que : « mettre en place une enquête nationale, adossée à un audit complet réalisé un an après le déploiement des dispositifs [pour] évaluer précisément leur application, identifier les écarts éventuels et ajuster les politiques » ; « accorder une attention renforcée à l’agrément et au contrôle des organismes invités à intervenir dans les établissements » …

La formation des personnels de l’éducation nationale : un levier essentiel 

Le HCE rappelle aussi que « la qualité et l’efficacité de ces enseignements reposent en grande partie sur les compétences et l’accompagnement des personnels qui en assurent la mise en œuvre ». La question de la formation apparait donc comme un levier essentiel à la réussite du déploiement de l’EVAR(S). Le rapport préconise donc, notamment, de « renforcer au sein de l’éducation nationale la formation des personnels à la mise en œuvre de l’EVAR(S) » ou encore de « rendre cette formation obligatoire dans la formation initiale des enseignant·es »…

Il alerte tout particulièrement sur l’urgence d’une formation ciblée permettant de développer « la capacité des enseignant·es et personnels éducatifs à détecter les signaux faibles de radicalisation masculiniste et à désamorcer les discours misogynes ou complotistes » afin de « sécuriser la mise en œuvre des EVARS ». Sur ce point, le rapport appelle à la vigilance. Si l’adhésion à la mise en place de l’EVARS reste massive, les données du baromètre indiquent néanmoins un effet de recul par rapport à 2025. Le HCE n’interprète pas cette baisse « comme un rejet lié à sa mise en œuvre concrète » mais comme une conséquence de l’espace laissé aux « groupes militants opposés à son introduction ». En tardant à se généraliser, le dispositif a en effet limité « sa visibilité et son appropriation par les acteur·rices éducatifs et le public », et permis aux campagnes critiques et résistances idéologiques de se déployer et gagner du terrain.

Le retard à l’allumage coûte cher ; il y a urgence à agir…

Claire Berest

 

Rapport 2026 de l’HCE sur l’état des lieux du sexisme en France.