
D’un projet pédagogique à une polémique nationale
À l’origine, il y a un projet pluridisciplinaire intitulé « Exil et frontières », destiné à initier des étudiants d’hypokhâgne à la recherche et à la confrontation des savoirs au terrain. Fin novembre 2022, tout s’emballe. En quelques heures, après une publication du collectif « Protégeons nos enfants » (Parents Vigilants), la polémique enfle. Relayée par des responsables de Reconquête, du Rassemblement national et par le site Riposte laïque, l’initiative est requalifiée en « sortie au camp de migrants », en « grand endoctrinement au service du grand remplacement », « propagande » voire en « lavage de cerveau ».
Les 30 et 31 mars, durant près de 9 heures, le procès s’est tenu. Parmi les personnes poursuivies figurent notamment Éric Zemmour, absent à l’audience, ainsi que plusieurs responsables politiques, dont un sénateur et un député Rassemblement National, et une porte-parole de Parents Vigilants. 10 jours avant ce procès, cinq internautes qui avaient participé au cyberharcèlement ont été condamnés par le Tribunal de Paris.
Une « imputation déshonorante »
Lors du procès, Sophie Djigo a défendu la nature de son enseignement : « La pédagogie est au cœur du métier », avec pour objectif de « favoriser la compréhension et l’autonomie ». En philosophie, explique-t-elle, il s’agit « d’outiller les étudiants pour réfléchir à l’actualité », non d’imposer des opinions. « Faire de la philosophie politique, ce n’est pas faire de la politique », glisse-t-elle, rappelant que son programme incluait notamment Hobbes ou Montesquieu — « heureusement pas Marx », ironise-t-elle.
Un « mensonge initial » amplifié
« Apprendre à penser par soi-même, c’est le contraire de l’endoctrinement », rappelle l’enseignante de philosophie. Face aux juges, elle dénonce « une accusation reposant sur un fait mensonger » : « Il n’a jamais été question d’emmener des élèves dans un camp de migrants. » Ce qui relevait d’un projet académique est devenu, selon son avocat, Me Raphaël Kempf, un « mensonge initial, repris par des leaders d’opinion ».
À l’origine de la fuite, un ancien élève, a transmis un courriel interne à l’association « Protégeons nos enfants ». L’élève était arrivé en cours d’année, et donc présent à une dizaine d’heures de cours de l’enseignante. Sophie Djigo souligne également que l’une des prévenues était une collègue de son établissement. « Les communiqués jettent l’opprobre sur moi, me représentent comme un professeur qui déshonore son métier », insiste-t-elle, dénonçant « une accusation reposant sur un fait mensonger ». Cette accusation et la mécanique des réseaux sociaux résonnent avec l’affaire Samuel Paty, qui a profondément marqué la profession. L’un des avocats de la partie civile l’a évoquée à deux reprises à l’audience, établissant un parallèle avec ces dynamiques de mise en cause publique d’enseignants et leur danger.
Une stratégie politique assumée
Dans un contexte de politisation croissante de l’école, accusée d’être un lieu d’influence idéologique, un des avocats de la défense revendique d’ailleurs sa position « de droite » et plaide la liberté d’expression, affirmant avoir lui-même « vécu le grand endoctrinement » à l’école. À l’audience, les prévenus élus du RN revendiquent une lecture politique de l’affaire. « Nous avons voulu apporter une vision politique », affirme l’un d’eux, évoquant un communiqué comme « l’expression d’une position politique ».
Les prévenus dénoncent une « activité militante à forte connotation politique » de l’enseignante pour la discréditer. Ils invoquent la neutralité du service public, ainsi que leur « liberté d’opinion et d’expression ».
Des accusations aux conséquences réelles
La polémique a rapidement dépassé le cadre du débat d’idées. L’enseignante évoque cyberharcèlement, menaces et protection policière à son domicile. Elle a subi « dix jours d’ITT », un arrêt prolongé reconnu comme accident du travail, et a dû changer de poste. « On s’en prend à l’Éducation nationale à travers une personne », affirme-t-elle.
Le SNES-FSU, partie civile, dénonce une attaque contre l’ensemble de la profession :
« Les termes employés […] visent à faire pression sur les pratiques et à limiter la liberté pédagogique. »
Une logique d’intimidation
Pour le sociologue Éric Fassin, entendu comme témoin, l’affaire s’inscrit dans une tendance plus large : « Il y a une politique d’intimidation très forte contre les chercheurs et les enseignants. » Il décrit une séquence déjà observée lors des polémiques sur la « théorie dite du genre » : rumeurs, déformations, amplification médiatique, puis mise en cause personnelle avec un objectif : produire un effet dissuasif. « Qui parmi nous a envie d’avoir à faire à cette expérience ? »
Neutralité ou autonomie ?
Le débat s’est cristallisé autour de la notion de neutralité. « Il ne s’agit pas de neutralité, mais d’autonomie », insiste Éric Fassin. Les enseignants, rappelle-t-il, « sont des citoyens comme tout le monde » et doivent pouvoir encadrer une réflexion critique, y compris sur des sujets sensibles. Deux témoignages décrivent d’ailleurs une réalité éloignée des accusations : « Tout le monde pouvait parler », assure une ancienne étudiante à la barre.
Un climat de peur dans l’institution
L’affaire s’inscrit dans un contexte de politisation croissante de l’école, où programmes et contenus deviennent objets de suspicion. Comme pour EVARS. À l’audience, l’avocat du SNES-FSU, Me Orbin dénonce une « guerre faite par Parents Vigilants aux contenus pédagogiques et à la liberté de enseignants ». Il poursuit : « par l’intimidation d’un enseignant, ils cherchent la censure de tous » – les « professionnels de l’enseignement sont pris en étau par Parents Vigilants et les islamistes ». Le traumatisme de l’assassinat de Samuel Paty est encore présent, Me Orbin établit un parallèle avec « ce qu’a fait Sefraoui » appelant le tribunal à protéger « les enseignants individuellement comme collectivement ».
Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, décrit une « mécanique bien rodée » faite de réseaux sociaux, d’amplification médiatique et de pression politique. « Ça peut faire peur », reconnaît-elle faisant écho à la question posée la veille par le sociologue Éric Fassin : « Qui parmi nous a envie d’avoir à faire à cette expérience ? »
Un signal attendu
Au-delà du cas individuel, c’est un enjeu collectif qui se dessine. « On demande beaucoup aux professeurs […] mais ils ne pourront pas tout faire seuls. Ils ont besoin d’un signal fort de la société », insiste-t-elle. « Nous sommes en train de devenir des cibles pour ce que nous faisons, pour ce que nous représentons », alerte la secrétaire générale du Snes, le deuxième jour de l’audience. « Les personnels sont au rendez-vous, mais ils ne pourront pas tout faire seuls : ils ont besoin du soutien de la société. »
Le jugement, attendu en juin, devra dire si les propos poursuivis relèvent de la diffamation et de l’injure publique. Mais au-delà, il posera une autre question, pédagogique et politique : jusqu’où peut-on contester un enseignant sans remettre en cause la possibilité même d’enseigner — au risque d’installer la peur et l’autocensure ?
Djéhanne Gani
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