FACE À LA HAINE, NOUS FAISONS RÉPUBLIQUE (Vidéo)

Publié le 06 septembre 2026

Discours prononcé par Denis Öztorun, lors du rassemblement « Ensemble, faisons République » en réaction à l’acte de haine ayant souiller d’injures racistes, homophobes et antimusulmanes, une invitation municipale annonçant l’inauguration du parc Mélinée et Missak Manouchian.

Mesdames et Messieurs les parlementaires, Monsieur Pascal Savoldelli, Monsieur Akli Mellouli, Madame Isabelle Santiago,

Monsieur le Président du Territoire, Laurent Cathala,

Mesdames et Messieurs les maires et les élus, chers collègues,

Mesdames et Messieurs les représentants des organisations syndicales, des associations, des formations politiques, des cultes et des courants philosophiques,

Chères Bonneuilloises, chers Bonneuillois,

Chers amis,

Il y a quelques jours, dans l’ombre d’un hall d’immeuble, une main anonyme a souillé une invitation de notre ville.

Elle pensait écrire une insulte. Sans le vouloir, elle a lancé une convocation.

Et nous avons répondu ! Merci à vous d’être là !

Regardez-nous : nous sommes de droite, du centre, de gauche. Nous sommes écologistes, syndicalistes, militants associatifs, croyants de différentes confessions, athées, agnostiques, citoyens.

Nos désaccords reprendront dès la fin de mon discours. Je soupçonne même certains d’entre vous de ne pas attendre jusque-là. Et c’est heureux.

Je suis communiste. Je n’ai pas laissé mes convictions au vestiaire. Et personne ici n’a à y déposer les siennes. L’unité républicaine, ce n’est pas l’unanimité.

C’est pouvoir nous opposer sans nous haïr, défendre nos convictions sans contester à l’autre sa place, sa dignité et son égale appartenance à la communauté nationale. Ce qui nous réunit n’est pas une affaire de camp. C’est une affaire de République.

Je veux commencer par remercier le peuple : les Bonneuilloises et les Bonneuillois, celles et ceux venus du Val-de-Marne, d’Île-de-France et d’ailleurs. Certains ont parcouru quelques rues, d’autres beaucoup de kilomètres. Tous ont refusé de laisser quelqu’un seul devant l’injure !

Vous ne vous êtes pas levés pour un homme ou pour un maire. Vous vous êtes levés pour que personne ne puisse être humilié pour ce qu’il est. Merci aux milliers de personnes qui ont témoigné leur solidarité. Chaque message a compté, celui qui a été rendu public comme celui que personne, en dehors de moi, ne lira.

Merci aux élus et aux responsables publics : de Valérie Pécresse à Fabien Roussel, en passant par le ministre Lefèvre, Olivier Faure et Marine Tondelier. Et je ne pourrai citer les centaines de personnalités publiques, de droite comme de gauche, qui nous ont témoigné de leur soutien, qu’ils m’en excusent d’avance.

Merci aux syndicats, aux dirigeants d’entreprises, aux associations, aux représentants des cultes et des courants philosophiques, à tous les citoyens présents ici ou solidaires à distance.

Aujourd’hui, Marianne a vos visages. La fraternité a vos mains tendues.

Oui, cette attaque m’a atteint. L’écharpe tricolore oblige. Elle ne rend pas invulnérable. Sous ses trois couleurs, il reste un homme, une histoire, une famille que les mots peuvent blesser. Mais lorsque je vous regarde, je mesure combien cette blessure dépasse une personne.

Combien de femmes et d’hommes connaissent cette fatigue de devoir expliquer leur nom, défendre leurs origines, justifier ceux qu’ils aiment ? Combien ont appris à taire une part d’eux-mêmes pour ne pas s’exposer au mépris ?

D’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir vécu cette humiliation pour en sentir l’injustice. Il suffit de refuser qu’un autre y soit abandonné.

Et vous voilà. Avec vos histoires différentes, vos convictions, vos désaccords, vous êtes venus dire à celles et ceux que l’on voudrait faire taire : votre dignité nous regarde. Vous ne serez pas seuls à la défendre !

Ce n’est pas la taille de Bonneuil qui donne à cette affaire sa portée nationale. C’est l’universalité de la blessure.

Les injures visaient mes origines turques, m’assignaient une religion et faisaient de l’homosexualité un motif de mépris. Derrière ces mots, une même volonté : me signifier que je n’étais pas à ma place.

Mais qui pourrait s’arroger le droit de décider lequel d’entre nous serait de trop ? Nous combattrons l’antisémitisme, l’islamophobie, toutes les formes de racisme, l’homophobie et les discriminations avec la même détermination. Nous ne demanderons jamais à une victime d’attendre son tour pour être défendue. La dignité humaine ne se divise pas.

Une plainte a été déposée. La justice doit établir les responsabilités. Nous ne désignerons ni auteur ni camp sans preuve. La République ne se venge pas. Elle juge.

Et si nous sourions aujourd’hui depuis le début de ce rassemblement, au lieu de pleurer ou d’exprimer une tristesse, regardez ce que ce sourire contient : le soulagement de se retrouver, la chaleur d’une main serrée, la force de se savoir entouré.

Ce sourire n’efface rien, aucune blessure. Il exprime notre fraternité. Nous refusons que la haine prenne possession de nos visages. Notre fermeté n’a pas besoin de lui ressembler. Parce que nous sommes la vie et que la haine, elle, ne sait produire que de la mort.

Cette vie, chacun doit pouvoir la construire sans avoir sans cesse à justifier sa place.

Arriver dans un pays nouveau et grandir dans le pays où l’on est né, tout en restant interrogé sur ses origines « véritables », ce sont deux expériences différentes. Mais nul ne doit être condamné à rester un étranger dans le regard des autres. Entendre ces blessures ne divise pas la France. C’est lui demander de tenir sa promesse.

Lorsqu’une maire ou un maire est attaqué pour ce qu’elle ou il est, c’est aussi l’écharpe et le choix des citoyens qui sont attaqués. On prétend corriger le suffrage universel par l’intimidation.

Mais le suffrage qui nous désigne ne fixe pas les limites de notre devoir. Je suis le maire de celles et ceux qui ont voté pour moi, contre moi, ou qui se sont abstenus. Je suis aussi celui des enfants et des habitants qui vivent, travaillent, élèvent leur famille ici sans avoir le droit de vote.

Mon mandat vient des urnes. Mais ma responsabilité va bien au-delà des urnes. Celui qui me conteste a le même droit à mon écoute que celui qui m’applaudit. Personne ne doit être moins respecté ou moins protégé parce qu’il n’a pas de bulletin à déposer. Mes convictions ne m’autorisent jamais à abandonner qui que ce soit.

Cette boussole, je la porte toujours sur moi. Elle me rappelle la parole donnée : servir tous mes concitoyens, protéger les plus vulnérables, chercher à être juste malgré les injustices et contre elles. Je peux me tromper. Mais je n’ai pas bougé d’un pouce dans cette fidélité.

Vous le savez, chers collègues : certaines décisions sont difficiles, certaines sont impopulaires. C’est dans ces moments-là que la parole donnée nous oblige le plus. Nos chemins diffèrent. Notre devoir demeure le même : servir toute la population, jamais seulement notre camp.

Notre Constitution proclame une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Ces mots vont ensemble : l’unité du pays, la liberté des consciences, la souveraineté du peuple et la justice sociale doivent se soutenir.

La laïcité permet à des consciences différentes de vivre sous les mêmes lois. Elle protège la liberté de croire, de ne pas croire et de changer de conviction. Juifs, musulmans, chrétiens, croyants de toutes confessions, athées et agnostiques : personne n’a à demander la permission d’exister.

La puissance publique doit être neutre pour que les consciences soient libres. Et cette liberté doit se reconnaître dans nos vies : pouvoir penser, parler, créer, aimer, s’organiser, contester et prendre part aux décisions. Pouvoir conduire son existence sans être écrasé par la peur ou par la misère.

L’égalité nous oblige chaque fois qu’un nom ferme une porte, qu’une femme voit ses droits contestés, qu’un handicap devient un obstacle qu’on renonce à lever. Une même dignité exige des droits et des responsabilités accessibles à tous, et le combat contre les injustices sociales qui les rendent inaccessibles.

Quant à la fraternité, elle commence lorsque le malheur d’un autre cesse de nous être étranger. Elle prend la forme d’une main tendue, puis d’une solidarité organisée : la protection sociale, les services publics, les associations, le soin et la transmission. Elle nous engage envers les plus fragiles et envers les enfants qui ne sont pas encore nés. La fraternité, c’est ce qui transforme une population en peuple, une commune en communauté de destin et la République en bien commun.

Nous continuerons à débattre du travail, des salaires, des retraites, du partage des richesses ; de l’école, de la santé, du logement, des services publics ; de la sécurité et des libertés, de la fiscalité, de l’industrie, de l’écologie, de la souveraineté et de nos communes.

La parole politique doit éclairer, questionner, parfois bousculer. Mais elle s’abîme lorsqu’elle transforme l’adversaire en ennemi, l’étranger en menace, le pauvre en suspect ou la différence en faute. Nos désaccords sont nécessaires. L’humiliation ne l’est jamais.

Sur cette invitation souillée, il y avait deux noms : Mélinée et Missak Manouchian.

Deux orphelins arméniens qui ont connu l’exil. Deux amoureux. Deux résistants. Mélinée fut pleinement actrice de la Résistance. Missak était ouvrier, poète, communiste et résistant. Il avait demandé la nationalité française sans l’obtenir. Pourtant, il a donné sa vie pour la liberté de la France.

Le 21 février 2024, lorsqu’ils sont entrés au Panthéon, et j’ai eu l’honneur d’y être, la France ne leur a pas accordé leur grandeur. Elle a reconnu la grandeur qu’ils lui avaient donnée. Leur histoire appartient pleinement à la France : celle de femmes et d’hommes venus d’ailleurs qui, lorsque la France était prisonnière, furent parmi les plus libres de ses enfants.

Reconnaître les crimes et les souffrances du passé ne transmet aucune culpabilité aux générations suivantes. La mémoire républicaine ne fabrique pas des coupables héréditaires. Elle forme des consciences responsables.

Nos mémoires peuvent être différentes, douloureuses, parfois antagonistes. Il nous revient de les connaître et de les transmettre sans en faire des armes dressées les unes contre les autres.

Mélinée et Missak sont citoyens d’honneur de Bonneuil. Le 26 septembre, leur parc sera inauguré. Des enfants y joueront. Ils lèveront les yeux vers ces noms et demanderont qui étaient Mélinée et Missak. Alors nous leur raconterons l’exil, l’amour, la poésie, le travail et la Résistance.

Un nom peut devenir une cible pour ceux qui haïssent. Il peut aussi devenir une lumière pour ceux qui grandissent.

Ce parc sera une page d’Histoire ouverte sous le ciel de Bonneuil. Une mémoire à hauteur d’enfant. C’est aussi le sens des quatre-vingts noms de femmes choisis pour nos rues, nos bâtiments et nos espaces publics : Simone Veil, Anne Frank, Lucie Aubrac, Joséphine Baker, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, résistante, déportée, nièce du général de Gaulle et combattante contre la misère.

Nous n’honorons pas seulement celles et ceux qui nous ressemblent politiquement. L’Histoire nationale n’appartient à aucune famille politique. Nos filles doivent pouvoir lever les yeux et comprendre que cette Histoire est aussi la leur. Nos garçons doivent apprendre que les femmes n’y sont pas des personnages secondaires.

Voilà ce que nous devons transmettre. Et cette responsabilité exige d’écouter, d’expliquer, de convaincre, parfois d’assumer des choix qui coûtent des voix, voire une élection. Un mandat n’a pas pour seule finalité sa propre reconduction. Il engage aussi l’avenir de ceux qui grandiront après nous.

Une commune peut porter une idée plus grande qu’elle.

Dans nos villes et nos villages, la République prend le visage d’une école, d’un service public, d’une association, d’une main tendue. C’est là que chacun éprouve sa promesse, ou ressent cruellement son absence.

À Bonneuil, notre projet pour 2035 porte l’ambition d’une université populaire à ciel ouvert : chacun y enseigne et chacun y apprend. L’expérience d’une ouvrière, la mémoire d’un ancien, les questions d’un enfant, les savoirs d’un agent public, l’apport et l’expérience des chefs d’entreprise participent au même ouvrage. Et je salue les nombreux chefs d’entreprise que je vois devant moi aujourd’hui.

Nous avons tous quelque chose à transmettre, et tous encore quelque chose à apprendre. Mais pourquoi cette ambition s’arrêterait-elle aux limites de notre commune ? Pourquoi pas, un jour, tout le pays ?

Une France où le savoir donne à chacun la force de comprendre, de choisir et d’agir. Où le peuple participe aux décisions sur son travail, son quartier, son avenir, bien au-delà du jour du vote.

Une France où nos enfants apprennent sur les mêmes bancs que leurs histoires différentes peuvent trouver une suite commune.

Nous faisons peuple lorsque nous construisons une école pour des enfants que nous ne connaissons pas encore, lorsque nous défendons un hôpital dont nous espérons n’avoir jamais besoin, lorsque nous transmettons un droit que d’autres ont conquis pour nous.

Nous faisons peuple lorsque nous décidons ensemble de ce qui mérite d’être protégé, partagé, transformé.

Voilà la République du commun : des droits, des services publics, des savoirs, des protections, une mémoire et un avenir dont chacun peut se sentir responsable.

Le commun n’efface pas les différences. Il leur donne un monde à partager.

La République est une œuvre vivante. Chaque génération doit la recevoir, la transformer et la transmettre. Personne n’en est propriétaire exclusif. Personne ne doit avoir à s’effacer ou à se faire plus petit pour lui appartenir pleinement. C’est cela, l’audace de la dignité. Nous n’avons pas achevé l’ouvrage. Nous y posons notre pierre.

Notre drapeau ne doit jamais servir à désigner qui serait de trop. Notre Marseillaise appartient à toutes les voix qui font la France. Nos symboles prennent leur force lorsque nous accomplissons leur promesse.

Le parc gardera son nom. Son inauguration aura lieu.

La justice doit agir. L’éducation doit prévenir. Et chacun doit prendre sa part : refuser l’injure, ne pas laisser une personne isolée, transmettre l’esprit critique, tenir sa parole.

La République commence aussi lorsqu’un témoin refuse de rester spectateur. Il n’y a pas de lumière commune si on accepte de laisser l’autre dans l’ombre.

Aujourd’hui, je veux terminer avec les mots de Nâzım Hikmet, ce grand poète turc qui connut l’exil :

« Vivre comme un arbre, seul et libre ; Vivre en frères comme les arbres d’une forêt. »

Une forêt n’est pas composée d’arbres identiques. Leurs racines plongent dans des terres différentes. Leurs branches ne prennent pas toutes la même direction.

Chacun grandit avec son histoire, ses blessures, ses forces et sa propre manière de chercher la lumière.

Nous aussi, nous restons seuls et libres dans notre conscience, dans nos convictions politiques et philosophiques, dans notre foi ou notre absence de foi. Nous n’avons pas besoin de nous confondre pour tenir ensemble. Mais, dans une forêt, les racines se rencontrent. Les arbres se protègent du vent. Ils se transmettent la vie.

Et lorsque l’un d’eux tombe, l’espace qu’il laisse rappelle aux autres que rien de vivant ne se construit dans l’indifférence. Lorsque la dignité d’une personne est atteinte, personne ne doit rester isolé.

Aujourd’hui, nous sommes cette forêt. Une forêt de consciences libres. Une chaîne fraternelle que la haine voulait rompre et qu’elle a, au contraire, rendue visible.

Nous garderons nos différences.

Nous tiendrons notre parole.

Nous poursuivrons l’ouvrage.

Nous serons les uns pour les autres.

Nous serons différents sans être séparés.

Nous serons libres sans être indifférents.

Nous serons unis sans être semblables.

Et tant que nous resterons debout, aucune haine ne pourra nous abattre. Ce n’est pas la victoire d’un camp que nous célébrons aujourd’hui. C’est la possibilité, toujours fragile et toujours à défendre, d’un avenir commun.

Une page d’Histoire s’écrit aujourd’hui sous le ciel de Bonneuil. À nous d’en faire non pas une parenthèse, mais une promesse tenue.

Ensemble, faisons République.

Vive Bonneuil-sur-Marne ! Vive la République ! Vive la France !

 


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