Après les canicules et la sécheresse, que faire ? : table ronde avec Yamina Saheb, Alain Bihr et Amar Bellal

Après un été marqué par des canicules et des sécheresses hors normes, l’urgence climatique ne peut plus être pensée comme une simple parenthèse à gérer. Yamina Saheb, Alain Bihr et Amar Bellal interrogent les réponses immédiates à apporter, mais aussi les transformations économiques, sociales et démocratiques indispensables pour s’attaquer aux causes du dérèglement.

La sécheresse a touché l’ensemble de la France cet été. Le lac des Brenets, à la frontière franco-suisse, s’est retrouvé à sec dès le mois de juillet.
© Fabrice COFFRINI / AFP

Canicules à répétition, sécheresses, incendies : l’été 2026 a donné un avant-goût d’un dérèglement climatique appelé à s’intensifier. Mais comment éviter que l’adaptation à l’urgence ne serve de prétexte à renoncer à agir sur ses causes ? La climatologue Yamina Saheb, le sociologue Alain Bihr et Amar Bellal, coauteur du plan « climat-empreinte 2050 » du PCF, confrontent leurs analyses. Tous mettent en avant, au-delà des réponses techniques, la nécessité de transformer profondément nos modes de production, de consommation et d’organisation collective.

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Après cet été qui nous est apparu hors normes, sommes-nous vraiment entrés dans un nouveau régime climatique ?

Yamina Saheb, Climatologue

Les changements climatiques sont irréversibles à l’échelle de nos vies et des vies des générations qui nous suivent. Nous sommes entrés dans une période critique. En 2024, on avait dépassé 1,5 °C en moyenne sur l’année. À partir de là, on est dans une situation de « damage control » (maîtrise des dégâts) : revenir en arrière n’est plus possible. Ce qui reste possible, c’est de stabiliser le réchauffement, mais cela supposerait un changement complet de l’économie mondiale.

Désormais, les événements qualifiés d’exceptionnels vont se répéter plus souvent, être plus intenses et durer plus longtemps. Nous sommes entrés dans ce que l’on appelle l’overshoot (dépasser), c’est-à-dire le dépassement de l’objectif de 1,5 °C. Il faut normalement vingt ou trente ans pour le constater durablement, mais les écosystèmes commencent déjà à mourir. Les premières estimations sur un retour sous 1,5 °C parlent d’au moins sept générations, et je les trouve encore très optimistes.

Alain Bihr, selon vous, nous avons basculé ?

Alain Bihr, Sociologue

Toute une série de phénomènes observables depuis dix ou quinze ans laissaient présager ce que nous connaissons cette année. L’élément nouveau, c’est qu’il va devenir de plus en plus difficile aux climato-sceptiques, et plus encore aux climato-négationnistes, de maintenir leurs positions. Cet été, j’ai été frappé par le silence des responsables politiques de tous bords. Ce mutisme en dit long sur leur désarroi et leur impuissance. L’adaptation et l’atténuation supposeraient des bouleversements d’une ampleur qui les dépasse.

Amar Bellal, quelle est votre analyse ?

Amar Bellal, Coauteur du plan « climat-empreinte 2050 » du PCF

Je parle ici en tant qu’animateur du travail autour du plan « climat-empreinte 2050 » du PCF, visant la neutralité carbone de la France. Aujourd’hui, la France est autour de + 1,7 °C. Si l’on prolonge les politiques actuelles, on va vers environ + 3 °C au niveau mondial en 2100, soit une France autour de + 4 °C. Nous ne sommes donc qu’au début du phénomène.

Les extrêmes vont augmenter, avec des températures pouvant atteindre 48 °C dans certaines parties de la France. À partir d’un certain niveau de réchauffement, on ne pourra plus s’adapter. Il faut poursuivre des politiques ambitieuses d’atténuation. Elles auront surtout un effet après 2050 : la courbe des vingt ou vingt-cinq prochaines années est largement lancée. Mais entre + 3 °C, + 2,5 °C ou + 2 °C, ce n’est pas le même monde. Il existe une nouvelle forme de climato-scepticisme qui consiste à dire : « On va s’adapter. » On la retrouve à droite et à l’extrême droite sous la forme du techno-solutionnisme. La technologie peut nous aider, mais elle ne pourra pas tout. Le réchauffement climatique est aussi un défi politique et social.

Le discours sur l’adaptation ne risque-t-il pas de masquer le débat sur les transformations plus fondamentales qu’il faudrait engager ?

Yamina Saheb Oui. Avec les politiques actuelles, on se dirige vers environ + 2,8 °C à la fin du siècle. Pour passer des températures actuelles à ce niveau, nous aurons détruit une partie essentielle des écosystèmes qui permettent à l’humanité de vivre sur Terre. Il faut aller vers de vraies politiques d’atténuation. Je travaille là-dessus depuis quinze ans et, pour moi, ce que nous appelons aujourd’hui politiques d’atténuation concerne surtout les symptômes, jamais les causes. On nous ramène sans cesse à l’adaptation en oubliant qu’elle ne sera plus possible au-delà d’un certain niveau de température. Et il y a le techno-solutionnisme.

Nous n’avons pas de politique visant réellement à réduire puis éliminer l’utilisation des énergies fossiles, parce que sortir de l’économie du fossile implique de sortir du capitalisme. Et là c’est un gros mot. L’Union européenne a le paquet de politiques climatiques le plus complet au monde, mais, lorsqu’on l’analyse instrument par instrument, on voit qu’il est largement conçu pour maintenir le « business as usual ».

Prenons la mobilité. Notre besoin n’est pas un besoin de voiture, mais de nous déplacer. Or les politiques portent sur la voiture, pas sur le besoin. Après l’efficacité énergétique, on a présenté l’électrification comme la panacée : on ne change rien à l’organisation de la mobilité, on remplace le moteur. Mais on déplace une partie des émissions et des impacts vers les pays où sont extraits et transformés les matériaux. Et ces impacts nous atteignent désormais directement.

Alain Bihr, le fait que les effets de cette « extravagance » nous atteignent désormais peut-il accélérer une remise en question du capitalisme ?

Alain Bihr L’extravagance en question est celle du mode de production capitaliste. Dans l’Écocide capitaliste, j’aborde « l’hubris capitaliste » (l’arrogance démesurée du capitalisme). Le capitalisme est un mode de production dédié à une accumulation continue et exponentielle des moyens de production et, nécessairement, des moyens de consommation.

Marx avait déjà montré que le capital ne peut se reproduire que de manière élargie, en étendant sans cesse l’échelle sociale et écologique de sa base productive. Nous ne pourrons donc pas sortir de cette surenchère sans limites sans sortir du capitalisme. C’est en cela qu’il est fondamentalement écocidaire.

Les événements que nous venons de connaître peuvent contribuer à déjouer les faux-semblants, notamment l’idée que la technologie nous tirera d’affaire. Les sources dites renouvelables se sont fortement développées, mais elles ne se sont pas substituées aux fossiles : elles se sont ajoutées à elles, ne les faisant reculer que de 0,3 % dans le mix énergétique mondial. C’est la limite des solutions techniques sans transformation du mode de production.

Amar Bellal, dans le plan climat du PCF, comment prenez-vous en compte cette hubris capitaliste ?

Amar Bellal Notre travail a été très pragmatique. Nous avons évalué les besoins d’une population française en 2050 : des logements confortables, la possibilité de se déplacer, de produire les biens nécessaires. Bien sûr, il faut lutter contre le consumérisme. Mais il ne faut pas oublier qu’en France environ 10 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et demandent d’abord à satisfaire des besoins essentiels. En revanche, la surconsommation des riches et des hyper-riches est incompatible avec les trajectoires climatiques. Nous avons mis en regard ces besoins et l’énergie nécessaire pour atteindre la neutralité carbone.

La technologie seule ne résoudra pas le problème, mais on ne le résoudra pas non plus sans technologie ni science. Il faudra de la sobriété et une autre organisation sociale. Le capitalisme ne peut pas organiser cela. Son agenda, ce sont les actionnaires, les profits, l’exploitation. Il faudra des nationalisations, retrouver la maîtrise des outils de production, former massivement aux métiers scientifiques et techniques, réorienter le financement et la fiscalité.

Notre plan climat ne s’inscrit pas dans le capitalisme, non par posture idéologique, mais parce que c’est nécessaire. Il faut aussi montrer que ce chemin est possible. Si les objectifs climatiques sont présentés comme une pénitence, la droite et l’extrême droite auront beau jeu de mobiliser contre eux. Les forces progressistes doivent montrer qu’on peut répondre aux besoins fondamentaux tout en respectant la contrainte climatique.

Deux agendas se télescopent : d’une part, l’urgence qui nous a explosé à la figure cet été et, de l’autre, des transformations très profondes, sur le long terme. Pensez-vous qu’on puisse encore réagir assez vite ?

Yamina Saheb Je pense qu’on pourrait changer la donne à condition que nous nous réappropriions notre citoyenneté. Nous sommes passés du statut de citoyens à celui de consommateurs. Être usager, c’est faire partie de la structure, être acteur de la cité. Or, aujourd’hui, le seul moment où l’on exerce encore un peu sa citoyenneté, c’est quand on glisse un bulletin dans l’urne.

C’est pour cela qu’avec le Laboratoire mondial de la sobriété nous lançons des agoras dans plusieurs villes. Comment s’organise-t-on pour garantir que chacun ait suffisamment pour bien vivre ? Ce n’est pas à une technocrate de le décider seule : il faut en débattre et le décider ensemble. L’objectif est de nous réapproprier notre espace, nos vies et la décision collective.

Alain Bihr Réinvestir la citoyenneté comme le propose Yamina Saheb, c’est le combat communiste. Qu’est-ce que le communisme, sinon le projet d’une souveraineté intégrale ? Une souveraineté qui ne s’arrête pas à la sphère politique, mais dépasse la frontière de la propriété privée, notamment celle des moyens de production.

Faire de nous des citoyens à part entière, c’est nous donner un droit d’intervention sur le travail, donc sur les moyens de production. Cela plaide en faveur de leur propriété sociale.

Mais il faut aussi des revendications immédiates : supprimer les subventions aux industries fossiles, interdire de nouvelles prospections et certains projets fossiles, planifier la sortie de ces énergies et instaurer une fiscalité carbone fortement progressive au service de la justice environnementale.

Quelles seraient justement les deux ou trois mesures à prendre immédiatement afin que la prochaine succession de canicules et de sécheresses ne nous trouve pas dans la même situation que cet été ?

Amar Bellal La première urgence, c’est le financement de l’adaptation. Aujourd’hui, on est autour de 1 à 2 milliards d’euros, et ces crédits ont encore été rabotés. C’est absolument ridicule. Il faudrait décupler ces moyens en trois ans et aller vers plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. Il faut transformer l’agriculture et le tissu urbain, rénover les logements pour tenir compte des températures d’été, adapter les conditions de travail, renforcer la prévention des incendies et des inondations.

Quand les gens travaillent sous de fortes chaleurs, il faut aussi accepter que, dans certaines conditions, on ne puisse pas travailler. À terme, l’adaptation de l’économie demanderait plutôt 50 à 100 milliards d’euros par an.

La deuxième mesure serait d’étendre la démocratie à l’entreprise. Les salariés ont à peine un droit de regard sur les stratégies. S’ils avaient de vrais pouvoirs dans les conseils d’administration, ils pourraient peser sur les investissements et la transformation de l’appareil productif.

Il faut aussi investir massivement dans l’éducation nationale, pour former aux métiers de la décarbonation mais aussi pour l’émancipation. Davantage de sciences, de culture et d’activités sportives armeraient mieux une génération face à la société de consommation. Il faudra aussi légiférer sur la publicité.

J’ajouterais une programmation énergétique sur quinze ou vingt ans, avec une trajectoire de décarbonation compatible avec l’accord de Paris. Or le capitalisme reste adossé au pétrole, au gaz et au charbon.

Yamina Saheb Il faut arrêter de financer l’économie du fossile. Elle va bien au-delà des seules énergies : les dérivés fossiles sont partout. Les subventions qui soutiennent cette économie représentent des milliards.

Ces sommes doivent être réorientées vers ce qui fait société : les crèches, les jeunes générations, les personnes âgées, les services publics. La crise climatique et écologique est aussi une crise politique. Traquer les émissions secteur par secteur ne suffit pas si l’on ne s’attaque pas à la source du problème.

En parallèle, il faut protéger immédiatement la population. Nos infrastructures n’ont pas été conçues pour le climat qui vient. Nous sommes dans le « damage control » : il faut limiter le nombre de morts. Chicago puis Barcelone ont développé des refuges climatiques. Je ne pense pas que la solution soit un climatiseur individuel chez chacun, mais il faut des lieux rafraîchis, sûrs et accessibles à pied.

Il faut aussi rafraîchir les équipements accueillant du public – transports, écoles, Ehpad – et adapter les infrastructures existantes. L’adaptation, c’est fournir à chacun les moyens de vivre dans une France en surchauffe.

Alain Bihr Il faudrait d’abord commencer à abandonner le modèle de l’agrobusiness en faveur d’un autre modèle agricole. L’agrobusiness est extrêmement énergivore et dépendant de la pétrochimie, donc des énergies fossiles, et il est catastrophique non seulement pour le climat mais aussi pour nos corps.

Il faudrait aussi réduire drastiquement la consommation des ultra-riches, développer des plans de reconversion professionnelle pour les travailleurs et travailleuses touchés par les transformations, et inscrire dans la protection sociale un droit à être protégé des dangers liés au changement climatique.

Enfin, il faut mesurer l’ampleur des moyens qui continuent d’aller aux industries fossiles. À l’échelle mondiale, les subventions publiques représentent des centaines de milliards de dollars et, avec les prêts bancaires, plusieurs milliers de milliards. Imaginez ce que l’on pourrait faire en matière d’adaptation et d’atténuation si cette manne était reconvertie.

 


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