Dans « Octobre rage. Sous les rubans la colère », l’autrice Eleonore Bridge fait du récit de son cancer du sein une réflexion sur la vulnérabilité, le système de santé, les inégalités de genre et les responsabilités politiques

Pourquoi avoir intitulé votre livre Octobre rage ?
Eleonore Bridge, autrice
En octobre 2025, j’ai fait un mois complet de radiothérapie, entourée de rubans roses et d’opérations marketing opportunistes qui m’ont heurtée. Ce mois de sensibilisation où on nous vend des beaux combats et des fables de résilience peut être une épreuve pour beaucoup de malades. Je ne conteste pas les témoignages de personnes qui ont vécu leur cancer comme une épreuve qui les a transformées. Mais ce sont presque les seuls récits qu’on entend.
On valorise la figure de la « guerrière » qui continue à travailler, à courir des marathons, à tout surmonter. Or beaucoup de malades sont simplement terrifiés, épuisés ou vulnérables. Cette diversité des expériences devrait aussi avoir sa place dans l’espace public.
Pourquoi le fait de chercher prioritairement des responsabilités individuelles aux cancers vous exaspère-t-il ?
Je n’ai aucun antécédent familial, je fais du sport, je mange bio, je n’ai jamais fumé, j’ai allaité pendant trois ans. Pourtant, j’ai eu un cancer du sein à 43 ans ; la moyenne d’âge, c’est 63 ans. Cela m’a amenée à m’interroger sur les autres facteurs dont on parle très peu. La médecine est encore largement centrée sur les comportements individuels, alors que l’environnement joue probablement un rôle important.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans votre parcours ?
Plus que la douleur physique, c’est l’angoisse de l’attente. Attendre les examens, attendre des semaines des résultats disponibles pour savoir à quel stade en est la maladie. Cette incertitude a été psychologiquement dévastatrice. Or le soutien psychologique est quasiment absent du parcours.
Quel rôle ont joué vos proches ?
Un rôle essentiel. On traverse beaucoup mieux la maladie quand on est soutenu. Je n’ai trouvé aucun réconfort dans l’idée d’être une guerrière solitaire, j’avais besoin d’être entourée. Mon fils, mes amis, leur présence et leur humour m’ont permis de tenir. Mais la maladie agit comme un catalyseur. Certaines personnes s’éloignent par peur ou maladresse. J’ai également vécu une séparation. Or une femme confrontée à une maladie grave a six fois plus de risques d’être quittée par son conjoint qu’un homme dans la même situation. C’est une violence supplémentaire dont on parle peu.
Vous dénoncez aussi une certaine rudesse du corps médical, pourquoi ?
J’ai surtout vu les conséquences du manque de moyens : délais d’attente très longs, difficultés d’organisation, manque de personnel. Les médecins font souvent ce qu’ils peuvent dans des conditions dégradées. Mais j’ai également été confrontée à un système très rigide, parfois infantilisant. J’ai eu le sentiment qu’on me laissait peu de place pour comprendre, questionner ou participer aux décisions concernant ma santé.
Après avoir lu les études et demandé un second avis médical, il est apparu que, dans mon cas, la chimiothérapie n’apporterait probablement qu’un bénéfice très faible voire nul. J’ai donc choisi de ne pas l’accepter. Ce qui m’a frappée, c’est que ce traitement m’était présenté comme une obligation, alors qu’il aurait dû faire l’objet d’une véritable discussion.
Vous évoquez aussi le peu de cas fait des effets secondaires des traitements hormonaux…
Ces effets sont souvent sous-estimés. Troubles du sommeil, brouillard mental, douleurs articulaires, dépression, ménopause provoquée brutalement… J’ai parfois eu le sentiment que ces difficultés étaient traitées comme de simples « problèmes de bonnes femmes », alors qu’elles ont un impact majeur sur la qualité de vie.
Pourquoi faites-vous du cancer un sujet politique ?
Au départ, je ne voulais pas parler publiquement de mon cancer. Puis le vote de la loi Duplomb et la manière dont Fleur Breteau a été traitée dans l’hémicycle m’ont inspirée (les députés qui avaient voté la loi et se congratulaient ont ri quand elle s’est adressée à eux en criant : « Vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir », NDLR). Un tel cynisme, un tel manque de conscience m’ont décidée à prendre la parole pour décrire les difficultés d’accès aux soins, les effets secondaires des traitements, leur remboursement et les conditions dans lesquelles les patients vivent la maladie.

Le dépistage vanté pendant Octobre rose, c’est très bien, mais la première étape de la prévention, que l’on tait, c’est de prévenir d’éviter les risques de contamination en ne votant pas de textes qui vont à l’encontre de la santé publique. Nous ne sommes ni assez informés ni assez en colère. Parce que les pollutions, les perturbateurs endocriniens, certains pesticides, les conditions environnementales et de travail constituent des enjeux majeurs sur lesquels il faut agir collectivement et politiquement.
La santé est un droit pour toutes et tous partout! Je rejoins le PCF pour combattre l’enrichissement des lobbys pharmaceutiques et médicaux.
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