Palantir : ce qu’il faut savoir de l’entreprise technofasciste américaine en croisade pour le futur de l’Occident

Profitant de la pandémie de Covid 19, du terrorisme, des conflits, l’entreprise cofondée par Alex Karp et Peter Thiel a vendu à de nombreux États son logiciel d’analyse opérationnelle des données, privatisant petit à petit des fonctions régaliennes. Elle vient de publier un manifeste programmatique et idéologique, qui explique pourquoi elle accompagne la radicalisation guerrière de l’administration Trump.

L’entreprise reproduit en Europe sa recette états-unienne, multiplie les contrats publics et lance ses salariés en politique, comme Julie Martinez, ex-responsable à la protection des données de Palantir, devenue porte-parole du PS et investie candidate à la mairie de Clichy.
© IMAGO / Dreamstime

Le livre République Technologique, publié par Alex Karp en février 2025,tient autant du programme politique que de la préfiguration d’un dystopique « futur de l’Occident » qui prend déjà corps

Palantir, l’entreprise qu’il dirige et qu’il a cofondée avec Peter Thiel, en a fait une synthèse récemment rendue publique, sous la forme d’un manifeste en 22 thèses, comme une forme d’affirmation de son pouvoir démesuré.

Ce texte est publié alors que les USA sont embourbés en Iran et diplomatiquement isolés. « Palantir accompagne la radicalisation de l’administration Trump dans ses aventures guerrières, parce qu’elle vit et prospère de la commande publique et militaire » souligne Olivier Tesquet, coauteur d’Apocalypse Nerd.

Un parasite au cœur de l’appareil d’État

Depuis sa création en 2003 avec des fonds publics de la CIA, Palantir prétend pallier les défaillances de l’État. « Il s’agissait de créer l’entreprise qui aurait été capable d’empêcher le 11-Septembre avec, en fond, une critique des agences de renseignement publiques qui n’ont pas su repérer les signaux faibles annonçant les attentats », analyse Valentin Goujon, doctorant en sociologie au Médialab de Sciences Po.

Depuis lors, Palantir tire un profit maximum de toutes les crises. Avec la pandémie de Covid, l’entreprise a mis la main sur les données de santé de nombreux pays ; après les attentats de 2015 en France, elle a signé un contrat avec la DGSI (le service de renseignement intérieur français) ; avec la guerre déclarée par Donald Trump aux migrants, elle s’est retrouvée en charge du fichage, du suivi et de la surveillance pour ICE, la très controversée police fédérale de l’immigration.

Palantir s’est, au fil des années, rendu indispensable auprès des agences de renseignement, de l’armée, et même dans les services de police des États-Unis. « Quand la police de New York a voulu résilier son contrat, parce que c’était cher et peu efficace, ils se sont retrouvés aveugles, car Palantir est resté propriétaire de l’intelligibilité des décisions qui avaient été prises », raconte Olivier Tesquet.

Ce journaliste au pôle enquête de Télérama invoque le concept de technofascisme : « C’est la corrosion des institutions de l’intérieur. Si le Doge de Musk a démembré l’État redistributif, Palantir a mis la main sur le régalien. »

Depuis 2025, la capitalisation de Palantir a été quasiment multipliée par 10, le montant de ses contrats publics a doublé, et Karp a pu placer ses ingénieurs au plus haut niveau de l’État.

Le cheval de Troie entre en Europe

Gregory Barbaccia, qui a travaillé dix ans chez Palantir, est désormais directeur des systèmes d’information de l’État fédéral. L’un de ses anciens collègues occupe le même poste du Département de la Santé et des Services sociaux, quand Jacob Helberg, ancien bras droit d’Alex Karp, est devenu sous-secrétaire d’État à la Croissance économique, à l’Énergie et à l’Environnement.

Le prestataire est devenu donneur d’ordre jusque dans l’armée, puisque Shyam Sankar, le directeur technique de l’entreprise, toujours en poste, a été assermenté lieutenant-colonel en 2025.

En Europe aussi, cet ogre de la surveillance algorithmique multiplie les contrats publics (lire page 4) et lance ses salariés en politique, comme Julie Martinez, ex-responsable à la protection des données de Palantir, devenue porte-parole du PS et investie candidate à la mairie de Clichy.

« Cette entreprise prospère aux États-Unis et en Europe car il y a un appétit politique pour ces outils de surveillance et de contrôle social, qui prétendent que la surveillance et la sécurité sont la même chose », s’alarme le sociologue spécialiste des données et lanceur d’alerte Thomas Le Bonniec.

Une charge contre l’égalité et le multiculturalisme

« Alex Karp veut cantonner l’État au financement de grandes politiques industrielles, comme le projet Manhattan, le programme Apollo ou, plus récemment, de Stargate, et ses 500 milliards d’investissements dans l’IA, ajoute Valentin Goujon. Ses cibles sont plus culturelles : les élites de la Silicon Valley. »

Il les qualifie en effet de décadents qui défendent « un pluralisme vide et creux ». La critique du multiculturalisme, de l’inclusion, est frontale. Cette élite serait selon Karp responsable de l’affaiblissement les démocraties ; elle entraînerait l’Occident sur la voie du « déclin ».

Le patron de Palantir reproche à la Silicon Valley de n’inventer que des produits de consommation de masse (il cite l’iPhone en exemple), plutôt que de rembourser sa dette envers la nation en participant à l’effort de guerre. « Dans sa thèse de philosophie soutenue à Francfort et dans son livre, Karp reprend le discours de l’écrivain Martin Walser, selon qui l’Allemagne serait empêchée dans l’expression de sa fierté et de son identité nationale par le désarmement et par ce qu’il désigne comme « l’instrumentalisation » d’Auschwitz, explique Valentin Goujon. Karp appelle donc au réarmement de l’Allemagne et du Japon, de la même manière qu’il veut relancer la fierté nationale aux États-Unis par le réarmement. »

C’est aussi pourquoi il appelle à un service militaire obligatoire. L’idéal méritocratique états-unien, tant vanté par Karp n’est, selon lui, plus incarné par la Silicon Valley, mais par l’armée.

Une technologie génocidaire mise au service d’Israël

C’est à la suite des attaques du Hamas sur Israël en octobre 2023 que le patron de Palantir, jusqu’alors plutôt discret, est devenu un personnage public, au discours radical. Il assume désormais de naturaliser les inégalités et de hiérarchiser les cultures – « Certaines ont produit des avancées vitales ; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives » –, n’hésite pas à faire sienne la thèse de Samuel Huntington sur le choc des civilisations et appelle à la mobilisation totale pour « sauver l’Occident ».

C’est dans ce cadre que Karp a mis sa technologie au service des forces armées israéliennes qu’il soutient pleinement. «La rapporteure de l’ONU Francesca Albanese dit clairement que Palantir est coresponsable du génocide. C’est une entreprise qui gagne de l’argent en massacrant des personnes, dans le cadre de la continuation du suprémacisme blanc états-unien », assène Thomas Le Bonniec.

Vers un nouvel âge de la guerre

Le nouveau slogan de l’entreprise : « Votre logiciel est le système d’armes. » C’est d’autant plus vrai depuis que Palantir a pris la tête du projet Maven, qui réoriente la stratégie guerrière des États-Unis et de leur complexe militaro-industriel.

Une autre start-up, Anduril, également cofondée par Peter Thiel, a décroché un faramineux contrat de 22 milliards de dollars pour fournir drones, armes autonomes et lunettes augmentées aux soldats étasuniens. Et charge à l’IA pilotée par Palantir de désigner les cibles et d’organiser l’attaque. OpenAI s’est rué sur le filon, espérant que les fonds du Pentagone viendront combler un peu le gouffre financier qu’est ChatGPT. Le logiciel est qualifié de « hard power », c’est-à-dire de moyen coercitif d’imposer une volonté aux États.

Parmi les sources d’inspiration de Karp : le juriste et philosophe nazi Carl Schmitt qui, dans un discours devant les patrons allemands, le 23 novembre 1932, quelques semaines avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, invoquait un « état d’urgence économique » pour en appeler à un « État fort » décidé à asphyxier « en son sein les forces subversives ».« Schmitt théorise que le politique est la distinction entre l’ami et l’ennemi et des décisions souveraines, par opposition à la politique, qui est le débat, le jeu démocratique, résume Olivier Tesquet. Eh bien, Palantir, transcription dans le domaine économique et informatique des thèses de Schmitt, est devenu le lieu du politique, contre la politique. »

En mars dernier, Cameron Stanley, le chef du numérique et de l’IA du « ministère de la Guerre » – nouveau nom donné par Trump au ministère de la Défense –, participait à l’AIPCon (convention sur la plateforme IA), nom du séminaire d’entreprise annuel de Palantir, pour y louer le grand œuvre de Palantir, Maven, utilisé au Venezuela, en Iran et testé en Ukraine et à Gaza.

L’outil ressemble de loin à une sorte de Google Earth cartographiant les zones de conflit. Dans une démonstration, Cameron Stanley a zoomé sur le Golfe persique, vers la frontière occidentale de l’Iran, dévoilant les images d’avions en vol.

À partir d’images satellites, il a tranquillement sélectionné plusieurs voitures garées devant un entrepôt et, d’un clic droit, il les a marquées comme cibles, avant que l’IA ne propose des drones, des batteries d’artillerie ou des avions de chasse selon leur proximité, le carburant disponible ou les munitions en stock…

Un clic d’approbation, et l’opérateur reçoit un bref compte rendu de l’exécution de la mission avec une évaluation des probabilités de destruction de la cible et du nombre de victimes « collatérales ». « C’est révolutionnaire ! » s’est exclamé Cameron Stanley. « Et cela rend le monde plus sûr », a-t-il assuré. Des trémolos dans la voix, il a conclu sous les applaudissements : « Je pense avant tout à ces soldats américains, ils ont 18 ou 19 ans, et moi je veux qu’ils gagnent la guerre, et qu’ils rentrent sains et saufs à la maison. »

Éradiquer préventivement l’adversaire

Alex Karp développe en effet une rhétorique particulière. Il estime que les pacifistes – il cible en particulier les étudiants progressistes contestataires — sont en réalité responsables des conflits meurtriers qui durent dans le temps. Tandis que lui, qui propose d’éradiquer préventivement et rapidement l’adversaire, est au fond le vrai pacifiste, qui sauvera les vies humaines.

Un écho à la rhétorique d’Alex Karp qui tient les pacifistes – étudiants contestataires en tête – pour responsables des conflits meurtriers qui se prolongent dans le temps. Lui qui propose sans scrupule d’éradiquer préventivement et rapidement l’ennemi se présente comme le « vrai pacifiste », celui qui sauvera des vies humaines.

En tout cas les seules qui comptent : les vies nord-américaines et, tant qu’elles se tiennent à carreau et paient ses logiciels, celles du reste de l’Occident. Karp se qualifie lui-même de nouvel Oppenheimer. Sa prophétie : « Une ère de dissuasion, l’âge atomique, s’achève, et une nouvelle ère de dissuasion bâtie sur l’IA est sur le point de commencer. »

 


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