Par Hassane Zerrouky
Ceuta s’est vidée. Le calme est revenu. Les jeunes migrants ont regagné leur foyer, à l’exception de 79 d’entre eux qui y ont perdu la vie — onze morts selon Rabat, qui n’est sorti de son silence que cinq jours après le déclenchement de cette crise migratoire qui a fait l’actualité. Le roi Mohammed VI s’en lavait les mains. Le monarque n’avait d’yeux que pour sa fête du Trône, organisée dans la station balnéaire de M’diq, à 26 km de Ceuta, et pour son cérémonial au cours duquel les dignitaires du Makhzen – membres du gouvernement, hauts fonctionnaires civils et militaires, présidents du Parlement, du Conseil constitutionnel et autres institutions du royaume – s’avançaient courbés, l’un derrière l’autre, pour baiser la main du monarque, ainsi que celles du prince héritier Moulay Hassan et du frère du roi, Moulay Rachid.
À l’issue de cette cérémonie d’allégeance aux accents d’un autre âge, le monarque est rentré à Rabat sans évoquer les événements survenus à quelques kilomètres de là, ni adresser le moindre mot de compassion aux familles de ces jeunes, ces moins que rien aux yeux du Makhzen, morts pour avoir rêvé d’une autre vie.
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Dans un pays aussi sécurisé que le Maroc, le pouvoir ne pouvait ignorer une situation d’une telle ampleur
Une rumeur à l’origine de la crise migratoire ? Pour en revenir à cette crise migratoire, qui a fait réagir dirigeants et médias occidentaux, tout serait parti d’une rumeur d’ouverture de la frontière de Ceuta jeudi 30 juillet à l’aube sans que l’on sache qui est derrière. Par centaines, des jeunes arrivaient de manière continue par camions, en taxis, en bus, à pied et même en TGV sous le regard impassible des forces de sécurité marocaines ainsi que l’attestent de nombreuses vidéos et témoignages.
Reste que dans un pays aussi sécurisé que le Maroc, en mesure de mettre sur écoute des dirigeants français, Macron en tête, et espagnols, grâce au logiciel espion Pegasus, le pouvoir marocain ne pouvait ignorer une situation d’une telle ampleur se déroulant au grand jour, sous les yeux de ses forces de sécurité présentes en force à l’occasion de la cérémonie d’allégeance de la fête du trône ! Selon l’AMDH, ONG marocaine de défense des droits humains, un tel afflux n’aurait pas pu avoir lieu sans l’aval du Makhzen.
En effet, tout porte à penser que le Makhzen, mécontent du rapprochement entre Madrid et Alger, a actionné, une fois de plus, le levier migratoire pour dissuader Pedro Sanchez et son gouvernement de « gauchistes » d’aller trop loin avec Alger. Toujours est-il que les autorités marocaines n’ont pas cherché à dissuader ces jeunes, par des communiqués, la radio ou la télévision, face aux rumeurs circulant sur les réseaux sociaux.
Les raisons du mouvement migratoire sont plus que connues
Les vraies causes de cette crise Reste toutefois que les vraies raisons ayant poussé ces dizaines de milliers de jeunes à tenter, parfois au péril de leur vie, de rejoindre le territoire espagnol sont, quant à elles, largement documentées. Elles sont connues. Je renvoie à ce sujet à ma chronique du 9 octobre 2025 consacrée au mouvement social GZ 212, qui a secoué le Maroc à l’automne 2025.
Les protestataires demandaient alors au roi Mohamed VI, qui détient une fortune évaluée par Forbes à 6,9 milliards de dollars (5% du PIB marocain), de la mettre au service du peuple marocain.
De tout cela, pas un mot de la part de la droite et de l’extrême droite européennes, qui désignent le gouvernement de gauche de Pedro Sánchez comme l’unique responsable de cette crise migratoire, l’accusant d’avoir provoqué un « appel d’air » en régularisant près de 500 000 immigrés sans titre de séjour qui travaillaient qui travaillaient au noir.
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Le Maroc recoure au chantage migratoire pour faire pression sur l’Europe
En revanche, « notre ami le roi » Mohammed VI est épargné comme jamais y compris par l’Union Européenne (UE). Mardi, les États membres de l’UE « ont unanimement exprimé leur profonde solidarité envers l’Espagne » mais n’ont nullement mentionné la responsabilité du Maroc dans cette crise.
Pourtant, que le Maroc recoure au chantage migratoire pour faire pression sur l’Europe comme il l’a fait en 2021, que ses agents aient été pris en flagrant délit en train de soudoyer des élus du PE (Parlement européen) ou que ses services de renseignement aient placé sur écoutes grâce au logiciel espion Pegasus le président Emmanuel Macron, plusieurs de ses ministres et des journalistes, ainsi que le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, sa ministre de la Défense Margarita Robles et son ministre de l’Intérieur, pourtant considérés comme des alliés par le Maroc, rien de tout cela n’a suscité la moindre protestation officielle, ni donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire, ni provoqué la moindre réaction outrée de la part de la droite et de l’extrême droite françaises et européennes, pourtant si promptes à monter au créneau lorsqu’il s’agit de dénoncer des pays jugés moins « amis », l’Algérie par exemple. Est-ce parce que le Maroc est considéré comme un allié stratégique de l’Union européenne (UE) sur qui Rabat peut compter ?1 Certainement.
Cette crise jette une lumière crue sur la réalité d’un pays : détresse sociale, pauvreté, chômage endémique, exode rural, hôpitaux délabrés…
Quoi qu’il en soit et quoi qu’en pensent le Makhzen et ses soutiens occidentaux et sionistes, cette crise migratoire a jeté une lumière crue sur la réalité d’un pays prétendument moderne et émergent, une réalité faite de détresse sociale, de pauvreté, de chômage endémique, d’exode rural, d’hôpitaux délabrés comme celui d’Agadir dont le maire n’est autre qu’Aziz Akhannouch – où dix femmes enceintes sont mortes -, d’écoles surpeuplées, d’un enseignement supérieur à deux vitesses avec des universités privées réservées aux riches et des universités publiques en manque d’argent et de moyens malgré des enseignants compétents qui font de leur mieux pour assurer un enseignement de qualité… Une réalité que peine à masquer ce mondial de foot 2030 avec ses constructions de stades flamboyants à coups de milliards de dollars et l’infrastructure hôtelière et touristique qui va avec, et qui n’ont pas fait oublier au peuple marocain la dégradation de ses conditions de vie et d’existence sociale. Surtout pour un pays avec une dette extérieure de 69 milliards de dollars, soit près de la moitié de son PIB…
Chronique parue dans le Soir d’Algérie
- Ajoutons les États-Unis et Israël qui pèsent de tout leur poids en faveur de Rabat. ↩︎
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