Comment les colonies de vacances doivent se réinventer pour éviter leur disparition

NDLR de Démocrite: Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été en colo: enfant avec mes parents (encadrants pour les pionniers) puis à Labenne (devenu mon QG de l’été) et ensuite ado en camp des Eclaireurs-ses, pour continuer avec des camps de solidarité à l’étranger. C’est donc naturellement que dés 1979, je suis devenu animateur et très vite directeur le tout pendant 41 ans… Militant du droit aux vacances, je continue à prôner l’existence des séjours collectifs accessibles à toute et tous avec des encadrements répondant aux besoins de l’enfant d’aujourd’hui dans le cadre d’un véritable service public d’éducation (j’ai aussi été formateur socio-éducatif durant 30 ans).

Faute d’argent, d’envie ou du fait des craintes de leurs parents, les plus jeunes sont de moins en moins nombreux à partir en centres de vacances. Pour leur redonner le goût des séjours collectifs, les associations retravaillent leurs offres et revendiquent des politiques publiques consacrées aux temps de l’enfant.

Cent cinquante ans après leur invention par un pasteur suisse, qui voulait fortifier la santé de petits Zurichois en les menant à la campagne, les séjours collectifs pour enfants et adolescents ont toujours la cote. Trois quarts des Français en ont une bonne opinion.

Neuf personnes sur dix estiment même que les colonies de vacances, camps de jeunesse et de scouts permettent de découvrir de nouvelles activités, favorisent le vivre-ensemble, développent l’autonomie et contribuent à la déconnexion des écrans, selon une étude de l’Ifop pour des organisations de l’éducation populaire et du tourisme social publiée en juin. Un véritable plébiscite.

Pourtant, les colos attirent de moins en moins : entre 2018-2019 et 2024-2025, on recense 132 000 départs de mineurs en moins (- 9 %). « Sur la seule dernière année observée, le nombre de départs en séjours avec hébergement recule de 4 %, soit 50 000 départs en moins », constate le baromètre 2026 Vacances et activités collectives des 5-19 ans, établi par l’Ovlej (Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes) et le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie).

Les chiffres de cette désaffection sont encore plus cruels lorsqu’on élargit la focale : les enfants ne sont « plus que » 1,3 million à profiter des centres de vacances alors que, dans les années 1960, bon an mal an, ils étaient plus de 4 millions. La durée moyenne des séjours s’est aussi réduite comme peau de chagrin : de quinze jours dans les années 1990, elle est passée à 6,5 jours aujourd’hui. De quoi mettre à mal le droit aux vacances.

4,2 millions d’enfants ne partent pas

Les candidats au départ frustrés sont malheureusement légion : 4,2 millions d’enfants sont contraints de rester chez eux chaque année. Le manque de moyens financiers de leurs parents explique cette situation pour la moitié des cas. Mais pas seulement : le choix de l’enfant de rester à la maison et le refus de partir en séjour collectif sont cités juste après. Du côté des parents, 26 % évoquent leurs inquiétudes concernant la sécurité de leurs enfants, dans le baromètre Ovlej-Crédoc.

Quant aux 66 % qui ont la chance de partir au moins une fois en vacances, ils le font de plus en plus souvent en famille (84 % du nombre de départs par enfant, + 7 % par rapport à 2019), et de moins en moins en colonie (25 %, soit – 6 % par rapport à 2019). Seuls les enfants des catégories aisées n’ont pas déserté, avec un taux de départ de 62 %. Il faut dire qu’eux ont les moyens de profiter des séjours lointains ou avec des activités spectaculaires, plus onéreux.

Le constat dressé par l’Ovlej et le Crédoc est sévère : alors que plus de 8 Français sur 10 pensent que partir en séjour collectif est une chance pour les 11-18 ans, 40 % estiment cependant que les séjours collectifs ne répondent pas aux envies des enfants d’aujourd’hui.

La situation défavorable fait phosphorer plus d’une association du tourisme social et de l’éducation populaire. La Ligue de l’enseignement, qui propose 140 destinations de colonies et voyages scolaires avec Vacances pour tous, vient ainsi de remettre à jour son projet éducatif.

« On a bien vu qu’un écart existait entre ce que souhaite l’enfant et ce qu’on lui propose, reconnaît Benoît Fontaine, directeur vacances de la ligue. Il y a eu ces dernières années un engouement pour l’empilement d’activités, avec pour conséquence un renchérissement des coûts. Or les gamins ont toujours envie d’activités manuelles, de grands jeux tous ensemble. Ils expriment un besoin de nature. »

« On a donc remis du sens à notre projet éducatif en plaçant au centre le collectif et la participation des enfants. Et les marges de manœuvre que l’on se donne, en privilégiant des séjours de proximité pour diminuer les coûts de transport, ou en développant des projets de séjours de cinq jours, on le réinvestit dans nos centres pour qu’ils soient plus écologiques, et dans notre offre pour qu’elle soit la plus accessible. »

Répondre à la crainte des violences faites aux enfants

Les craintes des parents, attisées par les récents scandales de violences sexuelles dans le périscolaire, font réfléchir les Ceméa, ces Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active qui forment aussi bien les professionnels des métiers de l’animation que 20 000 animateurs volontaires au Bafa (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur). « Si on veut mettre les enfants en sécurité, il faut les inscrire en colonies ou en centres aérés. 77 % des violences sexuelles infligées à des enfants le sont dans le cadre familial. C’est pareil pour les noyades », fait valoir Jean-Baptiste Clérico.

Le directeur général du réseau associatif rappelle que les animateurs salariés ou volontaires « sont des professionnels, capables d’assurer la sécurité des enfants, de les éveiller à la vie collective, à de nouvelles activités, capables de mettre en place un projet pédagogique, de consolider des apprentissages, d’assurer la continuité éducative ». Les Ceméa revendiquent un vrai statut professionnel et social de l’animation, commun aux séjours collectifs, centres aérés et périscolaires, reconnu de toute la communauté éducative.

Il en va de l’intérêt des enfants : « On sait bien que les apprentissages scolaires se fixent en dehors de l’école. Or, un enfant de 12 ans passe 58 % de son temps hors cadre familial et établissement scolaire. La vraie inégalité sociale réside entre ceux qui ont accès aux activités proposées dans les colonies, les centres de loisir, les clubs de sport… et ceux qui n’y ont pas accès », rappelle Jean-Baptiste Clérico.

Réflexion globale sur les temps de l’enfant

Les structures ont beau se triturer le cerveau pour s’adapter à la nouvelle donne sociétale, chacune se heurte à la même difficulté. Celle de la carence des politiques publiques, que ne parviennent plus à compenser les aides au départ des caisses d’allocations familiales (16 000 enfants sont partis grâce au Pass colo en 2024, dont 62 % n’étaient jamais partis en colonie auparavant) ou de l’Agence nationale des Chèques-Vacances, avec ses coups de pouce aux 16 à 25 ans des classes populaires.

« La division de moitié des moyens réservés dans la loi de finances 2026 aux colos apprenantes nous a fait perdre 10 % de notre activité. Les collectivités locales ne peuvent plus prendre le relais financier et les comités d’entreprise connaissent eux aussi des diminutions de budget », déplore Lorraine Kihl.

Pour la directrice d’ODCVL, société coopérative opératrice de centres de vacances dans l’est de la France, c’est un non-sens : « On devrait plutôt défendre le droit aux vacances. C’est bien par les voyages et la rencontre avec les autres que les enfants peuvent découvrir, réfléchir, se construire, apprendre le désir commun d’être ensemble. C’est un bon remède à l’individualisme et à la confrontation permanente. »

Les colonies pourraient sortir de l’ornière grâce à une réflexion plus globale consacrée aux temps de l’enfant, menée aussi bien par les associations de jeunesse et d’éducation populaire et les employeurs de la branche, que par la convention citoyenne sur le sujet, dont les conclusions rendues en novembre 2025 ont donné lieu à un avis du Conseil économique, social et environnemental (Cese).

Ces travaux ont tous mis en lumière l’abandon des temps dits « libres » des enfants et appellent les pouvoirs publics à se réapproprier un sujet si structurant pour la jeunesse et la citoyenneté.

En est issue une proposition de loi visant à créer un service public des loisirs éducatifs. Déposé le 23 juin dernier par deux députés socialistes et deux de leurs collègues écologistes, ce texte entérinerait « la reconnaissance du droit aux loisirs éducatifs et son égal accès pour toutes et tous » et créerait un service public « s’appuyant sur des projets éducatifs de territoire de nouvelle génération ».

Pour asseoir ce service public local, les acteurs de l’éducation populaire plaident aussi pour une politique interministérielle des temps de l’enfance qui mobiliserait l’éducation nationale, la vie associative et la jeunesse bien sûr, mais aussi les ministères des Transports, de la Ville, du Logement, des Sports et de la Culture. « Il nous faut aussi un guichet unique qui guide les parents dans toutes les aides au départ proposées par les CAF, les municipalités, les départements, les régions, insiste Jean-Baptiste Clérico. C’est l’Arlésienne des politiques publiques ! »


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