Victoire d’Abdul El-Sayed dans le Michigan : face à l’establishment démocrate, la nouvelle voie des insurgés

Dernier épisode en date de la révolte de la base démocrate contre une direction discréditée, Abdul El-Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, a remporté la primaire dans le dixième État le plus peuplé du pays. Il affrontera en novembre un républicain pour un siège au Sénat des États-Unis.

Abdul El-Sayed, ici le 4 août lors de la soirée électorale, vient de gagner les primaires démocrates face à la candidate de l’establishment pour un siège de sénateur du Michigan dont les élections devraient se tenir en novembre prochain. © Andrew Roth/ZUMA Press

Un « tremblement de terre » pour les uns, une « révolte », pour les autres. La victoire, mardi 4 août, d’Abdul El-Sayed confirme non seulement que la gauche a le vent en poupe dans ce cycle des primaires en vue des élections de mi-mandat de novembre, mais elle lui donne une dimension supplémentaire, indiscutablement nationale. Jusqu’ici, les candidats, socialistes proclamés ou populistes assumés, avaient battu, de New York à Denver en passant par Philadelphie, les représentants de l’establishment – sortants ou pas – dans des circonscriptions très « bleues » (la couleur du parti démocrate).

Avec le succès d’Abdul El-Sayed face à la députée sortante Haley Stevens, aucun observateur ne peut nier la force de la dynamique de gauche. Il intervient pour un siège de sénateur à l’échelle d’un État, le Michigan, le dixième le plus peuplé du pays, central dans n’importe quelle victoire présidentielle (Obama 2008 et 2012, Trump 2016, Biden 2020 et Trump 2024) et ne peut donc pas s’expliquer par la mobilisation d’une « niche » sociologique d’ultra-militants.

Le candidat soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez l’a certes emporté dans des villes universitaires comme Ann Arbor et Grand Rapids, ou à Dearborn, la « capitale arabe » des États-Unis, mais également dans des zones plus rurales.

Plus qu’un positionnement anti-Israël, un vrai programme

Si l’attention médiatique s’est focalisée sur son positionnement sur Israël, elle a sans doute raté l’adhésion à son programme dans de vastes franges de l’électorat. La proposition du « Medicare for All », un système d’assurance santé universelle formulée par Bernie Sanders lors de sa première campagne présidentielle en 2016 est l’une des plus populaires dans le pays.

Abdul El-Sayed en parlait avec d’autant plus de passion que son parcours personnel épouse ce combat : natif du Michigan, formé dans la prestigieuse université de Columbia (New York), cet épidémiologiste a choisi le service public en devenant, entre 2015 et 2017, responsable du département de santé publique du comté englobant Detroit, la capitale historique de l’automobile et principale ville de l’État. La suppression de la police migratoire (ICE), l’augmentation de la taxation des plus riches et la fin du financement privé des campagnes complètent son corpus programmatique.

Sur ce dernier point, sa victoire – certes sur le fil (48,5 % contre 47,5 %) – résonne comme une leçon de choses. D’après le décompte final du New York Times, une poignée de groupes de pression ont dépensé pour la candidate de l’establishment, Haley Stevens, la bagatelle de 62 millions de dollars1. Le lobby pro-Israël, Aipac (American Israel Public Affairs Committee), à lui seul, a injecté 32 millions de dollars, un record pour 2026.

Malgré un budget de campagne dix fois supérieur, Haley Stevens a néanmoins perdu, signe que l’argent ne fait pas toujours le bonheur de ceux qui le dépensent sans compter dans les campagnes électorales. « Big money » n’a pas servi de digue à la vague montante de gauche.

Deux autres scrutins ont confirmé la réalité de cette dernière. Dans la 7e circonscription du Michigan, le candidat progressiste William Lawrence a devancé Bridget Brink, ancienne ambassadrice des États-Unis en Ukraine tandis que dans la 13e, Donovan Mc Kinney, soutenu par Bernie Sanders, a battu le député sortant Shri Thanedar.

« La base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti »

À chaque fois, l’argument préféré de l’establishment à savoir la capacité des candidats soutenus à se faire élire en novembre prochain face aux républicains, a volé en éclats.

Dans un post sur X, Dan Pfeiffer, l’ancien conseiller de Barack Obama, livre un élément d’explication : « Si l’on écoute les groupes de discussion ou les entretiens menés auprès des électeurs du Michigan, on constate qu’ils tiennent vraiment à ce que leur candidat l’emporte. Ils veulent choisir un gagnant ; mais ils ne font tout simplement pas confiance aux responsables politiques démocrates pour leur dire qui a réellement ses chances de l’emporter. C’est une réaction tout à fait compréhensible, après 2024, quand tous les dirigeants démocrates avaient soutenu Biden alors qu’il n’aurait clairement pas dû se présenter. »

La défiance est telle face à la direction du parti démocrate, jugée amorphe face à la déferlante des politiques trumpistes, qu’elle nourrit de facto toute candidature « insurgée ».

David Sirota, l’ancienne plume de Bernie Sanders, nous en livrait la clé lors d’un entretien l’an dernier : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. »

Plus maintenant. C’est donc l’heure des révoltes et des tremblements de terre.

  1. Un dollar équivaut à 0,87 euro. ↩︎

 


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