Franco: Plus de cinquante ans après, pourquoi les crimes de son régime fasciste n’ont jamais été jugés?

Qui d’autre que lui, en Europe, peut prétendre avoir réussi, par l’argent et par la ruse, à s’acheter une respectabilité auprès des grandes puissances, en dépit des fleuves de sang qu’il a fait couler ? Plus de cinquante ans après la mort du Caudillo, les innombrables crimes de son régime fasciste n’ont jamais été jugés. Loi d’amnistie, relation privilégiée avec les États-Unis, tourisme de masse ou encore football… Tant de stratagèmes qui lui ont permis d’être le chef d’orchestre de la plus longue dictature du XXe siècle.

Sur le pavé madrilène en 2025. Plus de cinquante ans après la mort du dictateur, les restes de 140 000 victimes disparues demeurent non identifiés.
© Richard Zubelzu/ZUMA Press 

C’est l’histoire d’un type qui « est mort dans son lit ». Et puis voilà. « Les institutions espagnoles, l’administration, l’armée, relate l’historienne Cristina Sanchez, se sont couchés en fascistes et se sont réveillés le lendemain matin en soi-disant démocrates.

Les leviers du pouvoir sont restés entre les mêmes mains, et les familles qui s’étaient enrichies durant la dictature ont conservé leurs propriétés et leur influence. » Franco est mort. Le franquisme a gagné.

Ce constat, un tantinet provocateur, pourrait faire grincer des dents. Pourtant, plus de cinquante ans après la mort du Caudillo, les innombrables crimes de son régime n’ont jamais été jugés. En témoignent les 6 000 fosses communes qui essaiment l’Espagne, au sein desquelles sont toujours entassées plus de 114 000 personnes assassinées par les fascistes, du début de la guerre en 1936 jusqu’à la transition en 1975, selon une estimation du sociologue et petit-fils de républicain espagnol Emilio Silva Barrera.

« Si, en Espagne, on permettait à la justice d’enquêter sur les crimes du passé, nous pourrions connaître la vérité, condamner les responsables et réparer les victimes. Au lieu de ça, nous avons bâti une législation blindant l’impunité dont jouissent les franquistes, depuis maintenant cinq décennies », confiait à « l’Humanité » celui qui est également président de l’Association pour la récupération de la mémoire historique, à l’occasion des 90 ans du déclenchement de la guerre d’Espagne. La législation dont il fait mention a un nom : le « pacte de l’oubli ».

En 1975, à la mort de Franco, les partis politiques espagnols s’engagent implicitement vers une transition pacifique jusqu’à la démocratie, à la condition sine qua non de ne pas poursuivre en justice les crimes du passé.

La mécanique est parfaitement rodée. C’est ainsi que, deux ans plus tard, les députés votent la loi d’amnistie du 15 octobre 1977. Libération des prisonniers politiques, impunité pour les généraux tortionnaires… S’instaure alors un mythe qui perdure encore aujourd’hui selon lequel la guerre d’Espagne est le résultat de la « violence rouge » et de la « violence bleue ». Les victimes et leurs bourreaux sont mis sur le même plan.

Amnésie du peuple espagnol

Pour couronner le tout, dès 1969, le dictateur lègue ses pouvoirs à un intime, le prince héritier, Juan Carlos Ier de Bourbon. Une décision préméditée pour garantir la continuité du régime. Un mois avant sa mort, se sachant gravement malade, il le nomme d’ailleurs chef de l’État espagnol par intérim.

Et c’est deux jours après sa disparition que Juan Carlos est proclamé roi d’Espagne.

Tel est le premier héritage du franquisme : le retour de la monarchie constitutionnelle depuis la Seconde République. Le roi se réclame comme le partisan, puis le garant de la démocratie. Et tant pis pour la réécriture de l’histoire. Tans pis aussi pour les milliers de cadavres disséminés aux quatre coins du pays. C’est en cela que le franquisme a survécu à son créateur, là où, dans de nombreux pays du monde, la bataille mémorielle a permis à la justice de triompher sur les dictatures passées.

Franco est parvenu à façonner sa propre postérité et à frapper le peuple espagnol d’une amnésie dont ce dernier commence à peine à s’extirper.

Un dessein fomenté dès le début de son interminable règne de terreur. D’abord en se déclarant subrepticement neutre durant la Seconde Guerre mondiale, bien qu’il ait cajolé les puissances de l’Axe – « l’Italie fasciste de Mussolini et, plus tardivement, l’Allemagne nazie de Hitler », précisait l’historien madrilène Julian Vadillo Muñoz à « l’Humanité » – qui l’ont aidé à vaincre les républicains. En dépit de cette posture de non-intervention, le Caudillo mobilise 50 000 volontaires parmi ses rangs pour aller combattre aux côtés des soldats allemands sur le front de l’Est. Il permet également aux sous-marins allemands de stationner dans les ports espagnols.

Après 1945, le régime franquiste survit à la guerre, mais il est isolé sur la scène internationale. L’admission de l’Espagne à l’Otan lui est refusée, tout comme pour l’ONU, après le vote par l’assemblée générale d’une résolution portée par la république de Panama, arguant du caractère fasciste et non représentatif du gouvernement de Franco. Puis le pays est exclu du plan Marshall, pourtant nécessaire sur le plan économique pour se reconstruire. Malgré l’appui des États-Unis, désireux de renforcer le bloc occidental contre le « péril rouge », les alliés européens barrent la route à l’Espagne au motif qu’elle n’a amorcé aucun processus de démocratisation.

Franco s’immisce petit à petit du côté du « monde libre »

Subsiste néanmoins la naissance d’une relation bilatérale entre Madrid et Washington, fondée sur les accords de Madrid de 1953 : construction de bases aériennes états-uniennes et un port naval en territoire espagnol, en échange d’une aide financière et militaire. La digue européenne, elle, s’effondre dès la fin des années 1940. Guerre froide oblige, ses dirigeants vont finalement tourner casaque et normaliser peu à peu leurs relations avec Franco, au point que les condamnations onusiennes contre l’Espagne tombent et que le pays intègre les organismes internationaux spécialisés de l’ONU. La visite glaçante du général de Gaulle, en 1970, au palais du Pardo, qui en a fait hurler plus d’un en France, illustre ce basculement. Le président français devient une caution morale au régime qui a interdit les partis politiques et censuré la presse, mais qui feint une transformation en libéralisant le marché, en avalisant l’indépendance du Maroc ou en développant le tourisme.

Franco s’immisce petit à petit du côté du « monde libre » en faisant couler du béton sur les villages côtiers de Lloret de Mar, Salou ou encore Benidorm. Autant de stations balnéaires vitrines d’une Espagne qui ouvre ses frontières et ses mœurs, le tout promu par une myriade de spots publicitaires réalisés outre-Atlantique. On connaît la suite : la fiesta sur les plages de la Costa Brava, jusqu’à devenir l’une des destinations les plus prisées de Méditerranée. Le sport, et plus particulièrement le football, a lui aussi servi de levier de respectabilité auprès des grandes puissances, à l’instar de l’Euro 1964 accueilli sur le sol ibérique, que la Roja remporte en finale face… aux Soviétiques, les tenants du titre.

Et comment ne pas mentionner le club du Real Madrid, symbole pour Franco d’une Espagne centralisée, gardien des valeurs castillanes traditionnelles. Los Blancos était surtout l’équipe préférée du dictateur, par mépris pour les autres clubs régionaux comme Barcelone ou Bilbao, hostiles à son régime et qu’il conspuait telle une menace pour l’identité nationale espagnole.

Autant de ruses qui ont permis au Généralissime d’être nommé triomphalement le dernier dictateur du continent d’Europe occidentale, ou le chef d’orchestre de la plus longue dictature du XXe siècle.

 


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