Pour l’agroclimatologue Serge Zaka, l’agriculture française a atteint un point où l’adaptation ne peut plus se limiter à gérer les crises au coup par coup. Il appelle à un plan de long terme mêlant nouvelles filières, transformation des pratiques, restauration des sols et meilleure gestion de l’eau.

Les canicules qui ont frappé le monde agricole cet été ne relèvent pas d’une crise dont les réponses pourront être ponctuelles. Serge Zaka alerte depuis longtemps sur l’absence de politiques de long terme. À ses yeux, il est urgent de s’adapter à l’horizon 2050.
Les canicules de cet été ont été qualifiées comme un nouveau « cap franchi » par le changement climatique. Est-ce le cas également pour l’agriculture ?
Serge Zaka, Ingénieur agronome, docteur en biologie, agroclimatologue
Quand on dit « franchir un cap », je parlerais plutôt scientifiquement de point de non-retour. Un écosystème est résilient quand, après un choc, il revient à son état initial. Mais depuis 2003 puis 2022, cette résilience devient de plus en plus difficile. L’écosystème commence-t-il à se remettre qu’un nouvel événement le frappe. En 2026, il s’est à peine remis de 2022, avec déjà une mortalité forestière très importante et cinq canicules.
Certaines rivières, notamment dans le nord de la France, sont à sec par endroits : il n’y a plus de continuité du fil d’eau. Leurs écosystèmes ne reviendront probablement plus à leur état d’origine. Pour les forêts, c’est pareil : 2026 achève des frênes et des bouleaux déjà fragilisés en 2022. À l’échelle d’une vie humaine, nous ne reverrons pas les forêts telles qu’elles étaient avant les années 2000.
Pour l’agriculture s’ajoute la dimension économique. Une mauvaise année peut être compensée par une bonne. Aujourd’hui, les exploitations n’ont même plus le temps de se remettre et il faut injecter de l’argent pour les maintenir à flot.
Aujourd’hui, avoir de l’eau ne suffit plus ?
Clairement non. Prenez le maïs : on est autour de moins 20 % de rendement en irrigué dans le Sud-Ouest, contre environ moins 40 % en non-irrigué. Si l’irrigation suffisait, on n’aurait pas ce chiffre de – 20 %. Avoir de l’eau réduit les pertes, mais ne suffit plus. Il faut y associer des améliorations génétiques, des techniques culturales différentes, des sols plus vivants, voire changer d’espèces.
On donne trop l’impression que l’adaptation consiste à disposer de réserves en eau. Or, il faut aussi réfléchir à l’assolement. Si le maïs subit des pertes massives plusieurs années sur certains sols, peut-être faudra-t-il y cultiver autre chose.
Mais développer une nouvelle filière prend quinze à trente ans. Le sorgho, souvent présenté comme remplaçant du maïs, reste moins rentable et manque de débouchés. L’adaptation ne repose donc pas seulement sur l’agriculteur. Elle dépend aussi de l’État, des entreprises agroalimentaires et des consommateurs. On est beaucoup trop sur le dos des agriculteurs en disant qu’ils ne se sont pas adaptés.
Il faut également travailler sur le paysage : haies, arbres, parcelles moins exposées au vent, meilleure infiltration de l’eau. Tout cela coûte de l’argent et doit être accompagné.
Ce qu’il faut, ce sont des cosolutions : irrigation, sols, génétique, nouvelles cultures, paysages. Ensemble, les solutions sont plus efficaces que prises séparément. Aujourd’hui, on fonctionne trop dans l’urgence : une catastrophe, quelques milliards pour compenser les pertes, puis on recommence l’année suivante. C’est la politique du pansement.
Or l’agriculture, c’est le temps long. Changer de filière ou planter des arbres prend des décennies. Les réponses que je décris auraient dû commencer à être mises en place sous la présidence de Jacques Chirac. Aujourd’hui, on paye les inactions des vingt dernières années et, dans dix ou quinze ans, on paiera celles d’aujourd’hui.
Il faut soutenir les exploitations maintenant, mais investir également dans leur transformation avec un cap sur vingt ou trente ans : un véritable plan Marshall de l’agriculture pour 2050.
En appliquant les solutions que vous évoquez, est-ce qu’on serait tirés d’affaire ?
Non, parce que le changement climatique est une évolution continue tout au long du siècle. L’adaptation doit donc être continue elle aussi. Des cultures adaptées aujourd’hui au sud pourront demain être déplacées vers Lyon ou Dijon. Pour les forêts, certaines espèces vont dépérir, d’autres remonter vers le nord.
Investir aujourd’hui ne garantit pas une stabilité jusqu’à la fin du siècle. Mais plus on attend, plus l’adaptation devient coûteuse. Si on additionne jusqu’en 2050 les milliards versés après chaque catastrophe, il est très possible que cela coûte plus cher que d’investir massivement dès maintenant dans l’adaptation.
La souveraineté alimentaire est-elle déjà menacée ?
Oui. Les rendements du blé stagnent depuis environ vingt-cinq ans et diminuent légèrement depuis une dizaine d’années. On observe également des baisses sur le maïs, la pomme de terre ou la betterave. Les travaux scientifiques montrent que la pression climatique y joue un rôle majeur.
Il existe aussi une contradiction politique : on réduit, à juste titre, l’impact environnemental de l’agriculture française sans toujours accompagner les producteurs, tout en important parfois des produits cultivés avec des substances interdites ici.
Peut-on commencer à manquer de nourriture ?
On ne parle pas de famine généralisée. Les échanges mondiaux permettent de compenser certaines pertes. Mais si plusieurs grands pays producteurs sont frappés simultanément, cela devient beaucoup plus difficile.
On peut donc avoir de fortes hausses de prix, voire des ruptures, surtout sur les produits frais : fruits et légumes, lait, fromages frais, viande. Pour les céréales ou les conserves, les stocks amortissent davantage le choc. Les produits frais prennent la claque immédiatement. C’est une déstabilisation des marchés, et elle est déjà en cours.
Quelles décisions devraient prendre le gouvernement dès à présent ?
Si j’étais ministre, je répartirais les filières au bon endroit en France : produire sur chaque territoire des espèces dont on puisse raisonnablement penser qu’elles pourront encore y être cultivées en 2050, et développer dès maintenant les filières correspondantes. Cela n’a aucun bénéfice politique immédiat : le temps politique n’est pas le temps agricole. Pourtant, gouverner, c’est prévoir l’avenir, préparer, anticiper.
Il faut développer de nouvelles filières là où elles seront adaptées demain, quitte à faire évoluer les terroirs : agrumes, kaki, peut-être fruits de la passion ou vigne en Bretagne. Ce n’est pas un échec, c’est une évolution. Ensuite, je mettrais l’accent sur des sols plus vivants et sur l’écoulement de l’eau à l’échelle des bassins versants, pour la ralentir grâce à la végétation et favoriser son infiltration.
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