Des déjeuners feutrés aux rencontres officielles, les liens entre la formation lepéniste et le grand patronat s’institutionnalisent. Pour le sociologue Michel Offerlé, cette normalisation est la conséquence d’une bascule : l’extrême droite n’est plus jugée à l’aune de ses valeurs mais de sa compatibilité avec les intérêts économiques.
Jordan Bardella doit déjeuner ce lundi avec des représentants du Medef, une première pour le président du RN.
Après un récent dîner entre Marine Le Pen et des patrons du CAC 40, la stratégie de « dédiabolisation » du RN s’accélère, ce lundi, avec une rencontre institutionnelle entre Jordan Bardella et des représentants du Medef. Une large partie du patronat français semble avoir tourné la page du rejet moral pour privilégier une approche dite « pragmatique », voire opportuniste. Entre volonté d’influence sur un parti potentiellement au pouvoir en 2027 et une réelle porosité idéologique, le sociologue Michel Offerlé décrypte les ressorts de ce rapprochement.
Ces rencontres signent-elles la fin du cordon sanitaire qui séparait jusqu’à il y a peu le grand patronat de l’extrême droite ?

Michel Offerlé, Sociologue, professeur émérite de science politique à l’ENS
Après la « dédiabolisation politique », la « dédiabolisation économique » s’est faite aussi. Ils ont été invités, et bien accueillis, dans des écoles de commerce, au Salon de l’agriculture, à Impact PME et conviés dans des universités ou dans des auditions, particulièrement en 2024.
Désormais, on passe, après les déjeuners secrets ou faussement secrets, aux déjeuners ou dîners officiels. Seule l’Afep, le noyau du capitalisme français, attend, pour des raisons de calendrier. Sans doute après le 7 juillet donnera-t-elle, elle aussi, un brevet de respectabilité à Bardella ou à Le Pen. Ils veulent rencontrer des élites, ils les rencontreront.
Quel est l’intérêt pour le grand patronat de ce type de rencontres ? Avant tout de défendre ses intérêts ?
Cela peut renvoyer à trois finalités et arrière-pensées. La plus benoîte est : il faut voir. Ils peuvent arriver au pouvoir et il est de notre responsabilité de les jauger et de savoir au juste quel est leur programme, particulièrement économique. Car la plupart des prises de parole en 2024 et aujourd’hui sont bien souvent strictement économiques : le RN est-il dangereux pour l’économie française ? Va-t-il favoriser ou non la compétitivité des entreprises ? Il faut donc anticiper leur éventuelle arrivée au pouvoir.
La seconde justification repose sur l’idée que les dirigeants du RN sont très faibles mais « éducables ». Plusieurs patrons pensent qu’il est possible de les cornaquer, de les « évangéliser », et de leur apprendre les fondamentaux de l’économie capitaliste qu’ils ne maîtrisent pas, puisque certains patrons persistent à penser qu’une large partie du programme RN est de gauche. Jordan Bardella présente tous les signes d’une bonne volonté libérale.
La dernière option est plus difficile à documenter, car il est difficile de mesurer exactement le degré de radicalisation qui existe dans le milieu patronal. Une partie du grand patronat pourrait être prête à jouer la carte du RN pour l’instrumentaliser à son profit, poussant ainsi à la mise en œuvre accélérée de ses exigences, voire à faire un grand ménage dans le modèle social et culturel français.
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Observez-vous des signaux allant vers une adhésion de plus en plus forte aux idées du RN ?
Depuis la dissolution de 2024 plusieurs voix patronales se sont élevées pour stigmatiser le « délire fiscal », « l’obésité » étouffante de l’État, l’incapacité des politiques de droite à maîtriser la situation. Le vote pour Zemmour-Knafo dans les beaux quartiers (22,53 % dans le 16e à Paris aux municipales), les appétences libertariennes et trumpiennes de patrons de la tech en sont d’autres symptômes.
Comment expliquer que la grande majorité des chefs d’entreprise ne traitent plus l’extrême droite sur le plan moral, sur le plan des valeurs, mais uniquement sur celui de la crédibilité économique ?
La campagne des législatives en juin-juillet 2024 a fourni une loupe pour comprendre les positions des grands patrons. En 2017 et 2022, le Medef appelle à faire barrage au RN au second tour. En 2024, rien de tel. Le Medef comme l’Afep communiquent mais sans prendre une position claire et, dans les deux cas, il n’est question que d’économie. Les dirigeants chrétiens et le CJD rappellent certains principes, ainsi qu’Impact France (Pascal Demurger), dénoncent la nocivité de « l’extrême droite ».
Mais globalement, dans les mouvements patronaux ou dans une tribune que signent 73 patrons, le RN et le Nouveau Front populaire sont souvent mis sur le même plan. Cela n’est guère étonnant. Le RN est plus en phase avec la pensée patronale que la gauche et les dirigeants patronaux pensent pouvoir s’accommoder d’un pouvoir RN puisqu’ils ne raisonnent qu’en termes économiques court-termistes.
La « raison d’être » du Medef dans ses statuts prévoit « un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales ». Apparemment, intervenir sur l’impact d’une arrivée au pouvoir du RN dans ces domaines semble hors sujet.
Seuls comptent l’intérêt étroit des entreprises et le patrimoine de leurs dirigeants, que le RN sera le mieux à même de garantir. Voire plus si affinités.
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Florent LE DU