« Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty mais peu de gens connaissent réellement son histoire. Le 16 octobre 2020 Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. A la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours et sur l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique ». Formulé avec sobriété, le synopsis du film de Vincent Garenq, – Sélection Officielle-Hors Compétition, Cannes 2026 -, L’Abandon, nous éclaire déjà sur la démarche exigeante et rigoureuse présidant à sa réalisation.

Suivre le déroulement des faits dans leur implacable enchaînement

Réalisateur confirmé, particulièrement attentif à la représentation à l’écran  d’événements réels graves, voire tragiques (comme les affaires Outreau ou Clearstream, par exemple), Vincent Garenq nous donne à voir une création très documentée (après consultation et croisement de toutes les sources accessibles, y compris les écrits de Samuel Paty), fruit d’un long travail d’écriture (notamment avec Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel) et de préparation (avec les comédiens professionnels et les jeunes choisis par casting et après accord de leurs parents), une œuvre d’une précision et d’une sobriété notables.

A la mesure du projet cinématographique et des enjeux historiques d’une portée considérable.

S’en tenir aux faits donc, ne pas reculer devant l’horreur mais refuser le spectaculaire, faire connaître l’histoire de Samuel Paty, son engagement, sa solitude, au plus près de la vérité d’un homme, tué dans l’exercice de son métier d’enseignant.

Au plus près aussi de la véritable chronologie de la machine, déclenchée par un mensonge adolescent persistant,  dépassant vite les grilles du collège, débordant au-delà des graves dysfonctionnements de l’institution, dévoilant les manquements des pouvoirs publics (gendarmerie, mairie…). Une contre-vérité très tôt démasquée, – alimentée cependant par la rumeur, amplifiée sur les réseaux sociaux par les appels à la haine et à la vengeance, lancés par le père de famille et d’autres personnes radicalisées, porteuses d’un extrémisme islamiste, ciblant nommément Samuel Paty, jusqu’à l’emballement tragique, le ‘crime d’une absolue barbarie’[1].

La solitude et l’angoisse d’un enseignant menacé de mort

Porté par ce souci constant de vérité, le choix d’une reconstitution fictionnelle, revendiquée par Vincent Garenq, nous plonge en immersion émotionnelle aux côtés de Samuel Paty.

A ce titre, l’interprétation, subtile, tenue et nuancée, d’Antoine Reinartz nous donne accès à l’humanité d’un enseignant aimé de ses élèves, un enseignant investi dans son métier et réservé dont nous connaissons à peine les traits du visage (par deux photographies) et pas du tout le son de la voix, comme le souligne le comédien. Ce dernier, à l’exception d’un échange précoce et décisif avec Mickaëlle Paty la sœur de Samuel, dit s’être emparé de la vie du personnage au quotidien, tendre à la sobriété, ne pas jouer le spectaculaire ni le drame, au diapason de la démarche du réalisateur qui l’a choisi pour incarner Samuel Paty. Avec patience et discrétion, le comédien se familiarise avec la vie professionnelle et des bribes de la vie personnelle (sa relation affectueuse avec son fils unique, figurée dans une séquence) mais préfère garder pour lui le chemin intérieur emprunté.

Il s’agit surtout de figurer, de façon sensible et concrète, la solitude immense et l’angoisse montante vécue pendant ses onze derniers jours par un homme en grand danger, pris dans un enchaînement inexorable de causes et d’effets, de défaillances et de lâchetés. En somme, l’abandon d’un homme, sans protection.

‘L’assassinat d’un professeur pour avoir enseigné’

Vincent Garenq refuse d’être un donneur de leçon. La mise en scène minimaliste déroule les faits, les ressorts collectifs et le vécu intime de la tragédie. Et la fiction sans effets met à nu la chaîne de responsabilités humaines et institutionnelles dont la conjugaison conduit à l’issue fatale.

Tout part du jour où Samuel Paty, lors d’un cours d’éducation civique et morale consacré à la liberté d’expression, donne à ses élèves de 4e craignant d’être choqués la possibilité de sortir quelques instants de la classe pendant qu’il montre des caricatures de Mahomet. Aucun ne le fera. Une de ses élèves, en revanche, qui n’a pas assisté au cours ce jour-là, fait courir le bruit mensonger qu’il a demandé aux élèves musulmans de se déclarer et de sortir. Le mal est fait. Le mensonge se répand à une vitesse impressionnante, amplifié sur les réseaux sociaux par le père de l’adolescente, lui-même adepte d’un islamisme radical, bientôt manipulé par un faux imam et vrai agitateur islamiste.

Alors qu’une rapide enquête révèle que le mensonge fauteur de troubles ne tient pas la route, la rumeur enfle encore, se métamorphose en ‘fatwa numérique’. Le futur assassin s’en saisit puis des complices, des collégiens sur place qui décrivent et désignent Samuel Paty en échange de quelques billets, permettent l’accomplissement du crime.

Mollesse du référent laïcité de l’académie, attentisme d’une institution empêtrée dans ses processus inefficaces de validation, absence de décision de protection d’un enseignant gravement menacé de la part des forces de la gendarmerie et des représentants de la mairie, désolidarisation de certains collègues enseignants mettant en doute la pédagogie de Samuel Paty…

Pourtant, la principale et son adjointe, la gardienne à l’accueil du collège, plusieurs collègues (l’un d’eux le ramenant en voiture pour lui éviter un trajet à pied risqué) et des familles dont les enfants étaient scolarisés dans l’établissement ont manifesté leur solidarité et leur estime pour un professeur apprécié dans l’exercice de son métier.

L’émotion et l’effroi, intensifiés par le choix de la fiction et de l’incarnation par des acteurs des principaux protagonistes traversent L’Abandon et donnent toute sa force au questionnement profondément dérangeant engendré par la vision du film.

Plus de cinq ans après l’assassinat terroriste d’un professeur, mort pour avoir enseigné (selon les mots de Mickaëlle Paty), mort pour avoir fait vivre la liberté d’expression, la laïcité et les valeurs de la République, la figure de Samuel Paty continue de bouleverser  et d’interroger. Et L’Abandon y contribue, comme l’a constaté le réalisateur lors des avant-premières d’un film ‘qui touche tout le monde, quels que soient les âges, les origines, les croyances’.

A charge pour les spectatrices et les spectateurs de L’Abandon de dépasser leur émotion et leur effroi pour refuser les haines et les antagonismes guerriers, les idéologies mortifères et l’extrémisme sous toutes ses formes. Reconstruire ensemble le bien commun, la démocratie en général et l’Ecole en particulier. L’histoire de Samuel Paty nous l’enseigne : il y va de notre humanité.

Samra Bonvoisin

L’Abandon, film de Vincent Garenq -sortie le 13 mai 2026 ;

Sélection Officielle-Hors Compétition, Festival de Cannes 2026

[1] Rappel : Le crime et ses suites judiciaires

. 20 octobre 2020 : Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, dans le collège du Bois-d’Aulne à Conflans-Saint-Honorine (Yvelines), est assassiné à l’arme blanche et décapité à quelques pas de son établissement par un jeune djiadiste d’origine tchétchène, abattu peu de temps après par des policiers dépêchés sur le lieu du crime.

. 8 décembre 2023 : verdict du procès des enfants comparaissant devant le Tribunal pour enfants de Paris (conforme aux réquisitions du Parquer national anti-terroriste). Les 6 ex-collégiens, jugés à huis-clos, trois ans après les faits, sont condamnés à des peines allant de quatorze mois de prison à six mois avec sursis, aménagés sous forme de bracelet électronique.

Une adolescente, âgée de treize ans au moment des faits, est pour sa part condamnée à dix-huit mois de prison avec sursis probatoire pour dénonciation calomnieuse à l’encontre de Samuel Paty (la collégienne, qui n’était pas présente en cours ce jour-là avait soutenu en un ‘mensonge persistant’, que le professeur aurait demandé aux élèves musulmans de se déclarer et de sortir de la classe avant qu’il ne montre des caricatures de Mahomet publiées par « Charlie-Hebdo ».

. 21 décembre 2024 : verdict de la Cour d’assises spéciale anti-terroriste de Paris (l’essentiel). Les peines prononcées sont très proches des réquisitions du Parquet national anti-terroriste :

– Le père de la collégienne (ayant maintenu son mensonge) est condamné à treize ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste.

– L’agitateur islamiste est pour sa part condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour les mêmes motifs.
Cette décision judiciaire concernant les deux auteurs d’une campagne de haine et d’appel à la violence sur les réseaux sociaux est historique et fait jurisprudence, les juges ayant considéré qu’il y avait ‘continuum entre les mots et le meurtre’, pour un crime que le Président qualifie d’une ‘absolue barbarie’. Les deux condamnés font appel de leur condamnation.

+ Deux jeunes hommes  ayant favorisé l’attaque du terroriste (véhicule et armes mises à disposition) sont quant à eux condamnés à seize ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs. Ils font appel.

. 2 mars 2026 : verdict en appel de la Cour d’assises spéciale anti-terroriste de Paris pour les quatre hommes ayant fait appel de leur condamnation en première instance pour leur rôle dans l’assassinat de Samuel Paty.

– Le père de famille voit sa peine de réclusion criminelle réduite de treize à dix ans.

– Le militant islamiste est condamné à la même peine qu’en première instance, soit quinze ans de réclusion criminelle.

– Les deux proches du tueur sont condamnés à des peines réduites soit six et sept ans de réclusion criminelle.