Utile au combat antiraciste ? Essentialisant et réducteur ? Le débat autour de l’usage de ce mot entré dans le dictionnaire en 2010 révèle des conceptions et des approches différentes dans le travail de recherche et les stratégies militantes.

© Julien Mattia / Le Pictorium
Utile aux universitaires et au combat antiraciste pour les uns, essentialisant, réducteur ou humiliant pour les autres, le terme « racisé » divise et fait débat, au-delà du champ sémantique. La notion de « racisé », adjectif ou substantif, dérange lorsqu’elle est perçue comme visant une personne dont l’identité se réduit à cette caractéristique. Pourtant, entrée dans le dictionnaire en 2010, elle définit une personne victime de racisme et de discrimination.
Le terme était jusque-là confidentiel, cantonné au champ des sciences sociales pour désigner un processus social et non une identité, encore moins l’existence de races. Dans la dernière décennie, il est sorti de l’université pour gagner les milieux politiques et militants. Son usage est-il utile à la recherche, au service d’une cause ou au contraire occulte-t-il le nécessaire combat de classe ?
Que signifie pour vous le terme racisé ? Comment le définiriez-vous ?

Sylvain Pattieu, Maître de conférences en histoire, université Paris-VIII
Pour moi, racisé, c’est avant tout un adjectif dont le but n’est pas d’essentialiser les personnes. Il y a dans les sociétés des groupes qui sont soumis à des formes de racialisation, c’est-à-dire qu’ils vont être altérisés, considérés comme ayant des caractéristiques spécifiques, pour des raisons liées à l’histoire, au phénotype, à la religion, etc. Colette Guillaumin est l’une des premières à avoir introduit ces concepts en France au sens où la racialisation est l’altérisation de groupes sociaux qui peut conduire à une infériorisation.
Je travaille beaucoup sur le cas des Antillais et Réunionnais venus en France avec le bureau des migrations d’outre-mer (Bumidom) créé en 1963. Je ne les désigne pas forcément en tant que personnes racisées, mais ce sont des groupes sociaux soumis à des formes de racialisation et de racisation. Le vrai débat, à mon avis, est de savoir si on peut utiliser le concept de « race » en sciences sociales ?

Solène Brun, Sociologue, chargée de recherche au CNRS, spécialiste des questions raciales, coautrice avec Claire Cosquer de Sociologie de la race (Armand Colin, 2022)
Un mot sur la différence entre « racialisation » et « racisation » qui cohabitent en français. Colette Guillaumin invente le concept de « racisation » dans l’Idéologie raciste, publié en 1972. Une dizaine d’années plus tôt, Fanon avait utilisé celui de « racialisation ». La différence entre les deux est que « racisé » ne désigne que les personnes qui sont assignées à une catégorie raciale dominée, quand « racialisé » peut désigner à la fois les dominants et les dominés.
On peut être « racialisé comme Blanc », mais si on est « racisé », c’est que l’on est assigné à une minorité raciale. Guillaumin désignait l’autre pôle du rapport social par le terme « racisant ». Mais les deux termes désignent un processus par lequel l’humanité se retrouve divisée en groupes antagoniques. Il s’agit dans les deux cas de désigner un rapport de pouvoir.

Florian Gulli, Professeur agrégé de philosophie et auteur de l’Antiracisme trahi (PUF, 2022)
Je me tiens au courant du débat sociologique dans la mesure du possible, mais je travaille davantage sur les appropriations militantes et politiques du terme. Je suis d’accord avec les définitions qui ont été données. Ce qui est problématique est son usage, ces dernières années, dans le champ militant. Je déplorais dans les années 1980, que l’on soit passé de « travailleurs immigrés » à « immigrés ».
La dimension « travailleurs » disparaissait, l’inscription dans la structure de classe disparaissait au profit de l’immigré comme extérieur à la nation. Avec « racisé » comme nom commun, on semble rejouer la même chose, on constitue le groupe comme extérieur, alors que comme adjectif, en disant « ouvriers racisés », par exemple, les voilà inscrits dans la structure de classe, à l’intérieur de laquelle ils subissent un sort particulier. Beaucoup de malentendus viennent non pas des travaux de sociologie, mais de l’application qui en est faite.
Précisément, ne faut-il pas distinguer le champ de la recherche de celui de la politique ?
Sylvain Pattieu En tant que chercheur nous faisons la part des choses avec nos engagements citoyens, mais on ne peut pas faire comme si nous étions en dehors de la société. Une société où l’extrême droite est aux portes du pouvoir et où se développe un discours raciste entraîne des débats dans la société et dans le monde de la recherche. Et quand l’université devient une cible, nous devons avoir cela en tête dans nos discussions.
Florian Gulli Justement, par rapport à ces questions, je trouve qu’il y a un déficit de débats à gauche, cela nous affaiblit collectivement. Je regrette qu’il ne puisse pas y avoir davantage de débats sereins.
Solène Brun C’est certain que la recherche n’est pas le champ de la politique. La confusion se situe peut-être à un autre niveau, entre ce que nous appelons en sociologie les catégories d’analyse et les catégories de la pratique. Les catégories d’analyse sont utilisées par les chercheurs pour analyser le monde social. Les catégories de la pratique sont les termes utilisés par les gens pour se penser eux-mêmes.
Et ces deux niveaux n’ont pas nécessairement besoin de se recouper. La plupart des gens ne se définissent pas par des concepts sociologiques. Pour certains, le terme « racisé » est apparu pratique, car c’était une manière de ne plus passer sous silence les rapports sociaux de race et la position occupée dans ces rapports sociaux. Cela évite aussi d’utiliser les noms des groupes raciaux, car il y a un malaise à désigner les gens par les groupes auxquels ils sont assignés.
Il y a aussi des personnes qui refusent de se définir en tant que racisés, comme le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko…
Solène Brun À nouveau, c’est très normal que des gens ne se reconnaissent pas dans un concept de chercheurs. Il y a des raisons légitimes à ce que Bally Bagayoko n’emploie pas ce terme pour se définir. Mais cela n’empêche pas qu’il soit objectivement perçu au quotidien comme noir, donc, en termes sociologiques, ça veut dire qu’il est racialisé comme noir, ou qu’il est racisé, au sens de Guillaumin. Ensuite, je crois qu’utiliser le terme comme un nom plutôt qu’un adjectif ne change pas grand-chose, tant qu’on ne pense pas qu’il existe biologiquement des groupes raciaux.
Florian Gulli Néanmoins, la différence entre adjectif et nom a du sens. En termes politiques, de construction d’alliances, avoir cette dimension de classe adossée à la dimension raciale permet des transversalités. On a pu entendre ou lire des formules du type, « maintenant que chacun s’est auto-organisé, on va faire converger les racisés avec les ouvriers ».
Comme si les ouvriers n’étaient pas racisés et les racisés n’étaient pas ouvriers. On a essentialisé la catégorie en retenant la seule dimension raciale. L’usage adjectif me semble important, parce qu’il permet d’exprimer une multiplicité, une diversité des variables.
Quel est le vrai débat derrière l’usage de ce concept ? Que dit la polémique qu’il suscite ? Pourquoi divise-t-il ?
Florian Gulli Ce débat est avant tout un symptôme de changements profonds à gauche. Comme l’a montré Thomas Piketty, la gauche est devenue, à partir de la fin des années 1980, le parti des diplômés. La gauche parle donc comme on parle à l’université.
Avec le risque d’une déconnexion de plus en plus grande avec la population dans ses manières de parler. Hier, à gauche, les idées et les slogans naissaient dans les organisations politiques et syndicales, qui faisaient se rencontrer l’élément populaire et l’élément intellectuel pour reprendre les mots de Gramsci. L’université récupérait dans un second temps ces productions. Ce constat n’invalide cependant pas le mot « racisé ».
Sylvain Pattieu Si les théories qui prennent en compte la race sont plus en plus présentes au sein de l’université, c’est parce que des mouvements sociaux ont fait émerger le sujet. Je pense à la marche pour l’égalité des années 1980 et à la révolte des banlieues de 2005 qui a donné lieu à de nombreux travaux. Je ne m’intéresse pas aux identités, je m’intéresse plutôt aux pratiques.
Dans la société, il y a des personnes qui, en raison de leur origine, de leur couleur de peau, de leur religion, du quartier où ils et elles habitent, sont soumises à un regard et à des pratiques particulières, à des discriminations. Elles sont aussi soumises à des places dans la production, parce que bien sûr qu’il faut lier les questions de classe, de race, de genre. Il faut étudier ce lien, cette pluralité de formes de domination et de formes de lutte.
D’où l’utilité du concept d’intersectionnalité. De ce point de vue, l’exemple de l’immigration des Antillais et Réunionnais dans les années 1960-1970 est significatif. Quand elles arrivent en métropole, ces personnes se retrouvent racialisées. Le Bunidom les place dans des formations à vocation disciplinaire pour « les adapter à la vie métropolitaine », puis les oriente professionnellement à la place où on les assigne. Le BTP pour les hommes ; quant aux femmes, elles seront domestiques ou filles de salle dans les hôpitaux. On voit bien, ici, combien classe, race et genre, sont liées.
Solène Brun Il y a une réticence dans la société française à poser la question en termes d’inégalités raciales. Le fait d’être perçu comme noir ou d’être perçu comme blanc influence les trajectoires sociales. De nombreuses données décrivent à quel point la société française est racialement hiérarchisée. Cela n’empêche pas de dire qu’elle est très stratifiée en termes de classe sociale, c’est évident.
Florian Gulli Ce débat est avant tout politique. Et on a tort de le poser sur le terrain sociologique. Il y a aujourd’hui une marginalisation de la question des classes sociales. Mais ni l’université ni la sociologie n’en sont responsables. La gauche, depuis plusieurs décennies, a rompu avec l’idée de classe. Le social-libéralisme des années 2000 pensait la société comme un « grand corps central », une grande couche moyenne.
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L’idée même de conflit de classes disparaît. Cela conduit au rapport Terra Nova de 2011, qui reflète les évolutions de la gauche. Le rapport pointe « la France de demain » à laquelle la gauche doit d’adresser désormais : les diplômés, les jeunes, les femmes, les minorités.
Les ouvriers ? La condition salariale ? De vieilles lunes à remiser au placard. L’idée de « Nouvelle France » mise en avant par LFI s’inscrit-elle dans cette continuité ? Quoi qu’il en soit : le mot « racisé » arrive à gauche au moment où celle-ci abandonne la référence à la classe. Voilà pourquoi on n’entend pas « ouvrier racisé ». Ce qui explique les réticences.
Pourquoi renvoyer dos à dos lutte de classes et discriminations ? Pourquoi ne pas les appréhender dans leurs interactions et leur complémentarité ?
Sylvain Pattieu On ne peut pas séparer les deux catégories ni les opposer. On le voit dans la manière dont sont construites les dynamiques de racialisation en France. Il y a la question coloniale, la question impériale, mais aussi celle des banlieues. Dans les années 1980, on a construit en France la catégorie « jeunes de banlieue ». Être identifié comme venant de banlieue, quel que soit son phénotype, peut être soumis à une altérisation, donc à une racialisation puis à des discriminations.
Solène Brun Parler de race ne fait pas courir le risque d’oublier la classe. La recherche en France ne minimise pas la variable de classe. L’ensemble de la sociologie française est fondé sur l’analyse en termes de classe sociale. Il n’y a pas d’opposition : parler de race permet au contraire de complexifier la manière dont on aborde les questions de classe, la manière dont la société est stratifiée.
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Tous les groupes sociaux sont traversés par différents rapports sociaux. Parler uniquement en termes de genre, ou de classe, ou de race ne peut être suffisant. Ce que l’on tente de faire, c’est de dire qu’il faut juste rajouter cette variable de la position raciale afin de combler un manque criant dans nos analyses du monde social.
Ce débat ne renvoie-t-il pas aussi à celui qui oppose universalisme et antiracisme ?
Sylvain Pattieu Oui, le concept de race a parfois beaucoup plus de mal à passer, parce qu’il serait en contradiction avec cette idée d’universalisme républicain. Alors qu’en fait, cet « universalisme républicain » fait partie du problème, il s’est construit dans l’apogée de la France impériale et coloniale et quand Jules Ferry disait que les races supérieures avaient le devoir de civiliser les races inférieures. Des chercheurs travaillent sur une notion d’« universalisme pluriel » et non hégémonique et hiérarchisé.
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