Selon une enquête de l’Ifop publiée le 25 juin 2026, les Françaises n’ont jamais été aussi nombreuses à se trouver « trop grosses » (61 %, contre 36 % en 1997), tandis que les hommes sont eux aussi de plus en plus nombreux à être insatisfaits de leur corps. Réseaux sociaux, valorisation des corps conformes et industries du bien-être entretiennent une insatisfaction dont le marché vend ensuite les « remèdes ».
Jamais les Françaises et les Français ne s’étaient jugés aussi durement sur leur poids. Selon une enquête publiée le 25 juin 2026 pour Darwin Nutrition, 61 % des femmes se trouvent aujourd’hui « trop grosses », contre 41 % en 2001 et 36 % en 1997. Chez les hommes, cette perception concerne désormais 48 % des personnes interrogées, contre 34 % vingt-cinq ans plus tôt.
« L’impossibilité de correspondre aux normes corporelles dominantes reste extrêmement douloureuse », observe Lauren Malka, journaliste et essayiste, autrice de Mangeuses. Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès (Éditions Points).
La comparaison permanente
Si Lauren Malka rappelle que la corpulence est depuis longtemps associée à la paresse, au manque de volonté ou à une forme de dégradation morale, les réseaux sociaux ont accentué cette pression. Celle-ci est d’autant plus forte que, selon une étude publiée le 9 juillet par la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation APRIL, 83 % des 11-17 ans et 96 % des 18-24 ans les utilisent quotidiennement. Près d’un tiers de ces derniers y passent au moins six heures par jour.
À ce niveau d’exposition, les réseaux deviennent un espace où se construisent les représentations du corps. Leur influence ne passe d’ailleurs pas nécessairement par des contenus explicitement dangereux. Routines beauté, vidéos de sport, conseils alimentaires, témoignages de transformation ou contenus de « développement personnel » semblent souvent anodins. Mais, répétés des dizaines de fois, ils finissent par dessiner ce qu’un corps « conforme » devrait être.
Ainsi, près de la moitié des contenus proposés sur TikTok à une jeune fille de 16 ans seraient centrés sur l’apparence physique, selon l’étude. Peau sans défaut, traits symétriques, ventre plat, corps tonique : à force de répétition, ces images apparaissent moins comme des modèles exceptionnels que comme la normalité. Trois quarts des femmes âgées de 16 à 21 ans déclarent d’ailleurs être affectées par ces contenus.
La comparaison ne repose plus seulement sur des mannequins ou des stars de cinéma. Les influenceurs racontent leurs difficultés, détaillent leurs transformations et donnent l’impression que leur trajectoire pourrait être reproduite. « Autrefois, ces représentations semblaient lointaines », analyse Jennifer Padjemi, journaliste et autrice de Selfie. Comment le capitalisme contrôle nos corps (Éditions Points). Désormais, « on entretient des rapports parasociaux avec des gens qui ont l’air de nous ressembler », tout en disposant d’une vie et de moyens très différents.
À cela s’ajoutent les chiffres visibles de la reconnaissance. Likes, commentaires et partages indiquent quels visages, quelles silhouettes et quels modes de vie suscitent le plus d’attention. « Plus on est considéré comme désirable, plus on est susceptible d’être « liké » », résume Jennifer Padjemi.
Maîtriser son corps pour être reconnu
Cette pression fonctionne d’autant mieux que l’apparence est associée à de véritables avantages sociaux. Être considéré comme beau, mince, jeune, valide ou en bonne santé peut peser sur la manière d’être regardé, recruté, désiré ou simplement traité.
Pour Lauren Malka, chercher à transformer son corps peut dès lors relever d’une « adaptation stratégique » à une société qui discrimine durement les personnes grosses. Maigrir ne répond donc pas toujours à un simple complexe : cela peut apparaître comme une manière d’échapper à des sanctions sociales bien réelles.
La transformation du corps offre aussi une impression de maîtrise dans une époque traversée par l’incertitude économique, écologique ou professionnelle. Compter ses pas, ou ses calories permet de reprendre un peu de contrôle sur une existence marquée par l’incertitude. Dans son étude, la Fondation Jean-Jaurès décrit ainsi un corps « pensé, piloté et évalué comme un projet ». Un corps discipliné devient la preuve visible de la volonté ; un corps transformé, celle de la persévérance.
Mais cette maîtrise suppose elle-même des ressources inégalement réparties. Faire du sport régulièrement, avoir une alimentation saine, consulter des spécialistes ou consacrer plusieurs heures par semaine à son apparence exige du temps, de l’argent et des connaissances.
Comme le rappelle Jennifer Padjemi, dans notre société capitaliste, « le temps, c’est de l’argent ». Certaines personnes peuvent organiser leur emploi du temps autour des soins et du sport ; d’autres travaillent dans des métiers pénibles, avec des horaires contraints, et disposent de moins de possibilités pour se conformer aux mêmes normes.
Les hommes aussi sommés de s’optimiser
Longtemps dirigées principalement vers les femmes, ces injonctions touchent désormais les hommes. Le sondage Ifop le montre : près d’un homme sur deux se juge aujourd’hui trop gros. Sur les réseaux, la norme masculine prend souvent une autre forme : il faut être sec et musclé. Selon la Fondation Jean-Jaurès, 65 % des hommes de 18 à 24 ans disent avoir intensifié leur pratique sportive après avoir vu un contenu en ligne.
« Ce phénomène touche aussi vraiment les hommes aujourd’hui », observe Jennifer Padjemi. Elle pointe notamment l’essor du looksmaxxing, cette logique consistant à « maximiser » son apparence — mâchoire, musculature, peau, cheveux — afin de gagner en désirabilité. Ces pratiques circulent parfois dans des univers masculinistes ou incels où l’échec amoureux, imputé aux femmes, est aussi ramené à un défaut physique qu’il faudrait corriger.
Un idéal qui change avant même d’être atteint
Mais même lorsque les individus tentent de s’adapter aux normes dominantes, le corps à atteindre ne reste jamais longtemps le même. Jennifer Padjemi décrit des cycles esthétiques de plus en plus courts. Chez les femmes, les formes pendant un temps valorisées ont laissé place au retour de l’extrême minceur ; celle-ci cohabite déjà avec une autre injonction, celle d’un corps à la fois mince, musclé et tonique. Et la logique se niche jusque dans les détails : aux ongles longs et travaillés succèdent désormais les ongles nus, présentés comme plus « propres » ou plus distingués. Une tendance chasse l’autre avant même que la précédente ait disparu.
Ce déplacement permanent de la norme impose de nouveaux gestes, de nouveaux produits et de nouveaux investissements. Le corps conforme reste ainsi un horizon mouvant : il ne suffit pas de l’atteindre, il faut encore anticiper ce qui sera valorisé demain. La transformation corporelle devient un travail sans fin ; elle est d’autant plus rentable qu’elle ne peut jamais être définitivement achevée.
Cette insatisfaction profite à de nombreux secteurs : plateformes numériques, cosmétiques, salles de sport, coaching, applications, compléments alimentaires, régimes, chirurgie esthétique ou médicaments amaigrissants. « Plus on cherche à atteindre un objectif inatteignable, plus on nous propose de solutions », résume Jennifer Padjemi. Et lorsque celles-ci échouent, elles ouvrent la voie à un nouveau programme, un nouveau produit ou une nouvelle norme.
Le body positive, une promesse empêchée
Et les effets débordent largement la seule insatisfaction esthétique. Parmi les 15-24 ans ayant vu des contenus sur ces sujets, une femme sur deux dit avoir déjà cru être affectée par de l’anxiété ou de la dépression ; 31 % par des troubles alimentaires. La Fondation Jean-Jaurès parle d’une « toxicité invisible » : des contenus qui promettent d’aller mieux mais finissent parfois par installer l’idée qu’il existe toujours quelque chose à corriger, mesurer ou optimiser.
Le mouvement body positive avait pourtant porté la promesse d’une rupture avec cette hiérarchie des apparences. Il a rendu visibles des corps auparavant exclus et permis de politiser la lutte contre grossophobie. Mais sa récupération commerciale en a limité la portée. « Il a presque été tué dans l’œuf », estime Lauren Malka.
Le paradoxe se retrouve dans les chiffres de l’Ifop. Le body positive est soutenu par 52 % des personnes interrogées et par 74 % des plus jeunes. Mais cette adhésion ne fait pas disparaître la consommation de corps idéalisés : 81 % des femmes regardant quotidiennement des contenus beauté disent partager ses valeurs.
Le marketing, lui, sait changer de vocabulaire. L’« anti-âge » devient le slow aging ; le régime se transforme en « alimentation saine », en « rééquilibrage alimentaire » ou en bien-être. « Il ne suffit pas de changer les mots, souligne Jennifer Padjemi, si les mêmes normes et les mêmes objectifs demeurent. »
Pour Lauren Malka, une première issue consiste à restituer à ce mal-être son histoire collective. « Il faut comprendre qu’il ne relève pas simplement d’une fragilité psychologique individuelle, d’un manque de volonté ou d’une supposée gloutonnerie », insiste-t-elle. Connaître l’histoire des normes corporelles permet, selon l’autrice, de ne plus considérer cette souffrance comme un échec personnel, mais comme le produit de représentations et d’injonctions construites au fil du temps.
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Pierre Cazemajor