Semaine de quatre jours, dix semaines de congés payés, salaire minimum à 2 000 euros… Dans la boulangerie du Tarn-et-Garonne, le patron a mis en place une série de mesures qui ont fait leurs preuves.
Au bout d’un chemin boisé qui sillonne depuis Castelsagrat, petite ville du Tarn-et-Garonne, se cache une boulangerie pas comme les autres. Depuis 20 ans, le patron Jean-Pierre Delboulbe y met en place sa vision de l’entreprise idéale : une semaine de quatre jours, dix semaines de congés payés par an, une rémunération minimum de 2 000 euros. Son mantra ? Plus d’argent, plus de temps libre et plus de tranquillité pour les travailleurs… ainsi que pour les patrons.
Avec sa gouaille occitane, il raconte. Fils d’agriculteur, habitué à courir les champs, il fait maths sup, puis une école d’ingénieur à Paris. Son expérience en entreprise le laisse dépité : « Tout était très hiérarchique, basé sur les diplômes, sans aucune autonomie… Les salariés étaient traités comme des enfants. »
De retour au pays, il récupère la ferme familiale et au petit bonheur la chance, il ouvre en 2004 une boulangerie adossée à sa coopérative de blé. Jean-Pierre Delboulbe mise alors sur l’autonomie de ses travailleurs :
« J’ai mis en place une forme d’anarchie, où les réunions sont interdites, parce que contre-productives. L’équipe demande l’avis de chacun en permanence pour les prises de décisions. »
La tranquillité est garantie par des règles : pas de gros mots, interdiction d’appeler le patron ou les personnes pendants leurs congés, et pas plus d’une nouvelle personne recrutée par an. Forte de ces principes, l’entreprise, en grande partie auto-construite avec du matériel de récupération et les compétences de chacun, commence à décoller.
200 jours de repos par an
Celui qui se considère comme un « capitaliste raisonné » fait alors un calcul simple :
« Avec plus de bénéfices, est-ce que je rémunère 10 % supplémentaires ou je donne cinq semaines de congé en plus, en embauchant un peu plus de monde avec un système de rotation ? »
L’équation paraît limpide. En 2023, ses 32 ETP (équivalents temps plein) ont dix semaines de congés et ne travaillent pas plus de 35 heures, ramassées sur quatre jours par semaine, ce qui équivaut à 200 jours de repos par an. « Il n’y a pas que le travail dans la vie ! » dit Jean-Pierre, qui passe régulièrement un mois au Brésil :
« Ça permet d’avoir une vie familiale et des week-ends, malgré le métier de boulanger. »
La recette fonctionne depuis vingt ans : les salariés, plus reposés, autonomisés et concernés par le chiffre d’affaires, mettent la main à la pâte. Et la levure monte : les premières rémunérations sont à 2 000 euros net. Elles sont composées des salaires nets, additionnés des primes versées, ce que le patron appelle le « Smic Louboulbil ».
La boulangerie, proche d’Agen et Montauban, a de sérieux arguments de recrutement, dans un secteur à la peine et une région pas très dynamique.
« On a même un ingénieur de chez Airbus Toulouse qui est venu travailler chez nous comme mécanicien ! », se félicite son fondateur.
Le modèle inspire d’autres entreprises, quand elles n’ont pas déjà fait la démarche : instauration en 2024 du salaire minimum décent chez Michelin (2 500 euros nets mensuels) ou semaine de quatre jours chez le livreur de matériel informatique LDLC, pour pallier les difficultés de recrutement post-Covid.
La semaine de quatre jours, un doux rêve ?
« Ces mesures sont globalement liées à des périodes de crises de l’emploi et de l’attractivité », constate le chercheur Jean-Yves Boulin, chercheur associé à l’IRISSO de Paris-Dauphine.
Dans les années 1995, certaines entreprises pionnières comme Yprema ou Mamie Nova avaient compressé la semaine en quatre jours, mouvement interrompu par la loi sur les 35 heures. Selon la chercheuse Pauline Grimaud, 150 accords d’entreprises auraient été signés en 2023 en ce sens. Neuf sur dix gardent le même volume horaire, mais réalisé en quatre jours.
Ce qui permet à chacun d’y trouver son compte, reprend Jean-Yves Boulin :
« Du côté des salariés, il y a des effets très positifs, sur la santé, le sommeil, la satisfaction au travail, avec une baisse du burn-out, du stress, des arrêts maladies. Les personnes développent de nouveaux loisirs, très souvent une activité physique. Ce qui n’a pas été le cas lors du passage aux 35 heures, où l’on a simplement récupéré 20 minutes par jour. »
Du côté des entreprises, les employeurs sont gagnants, poursuit-il : « En étant plus reposé et avec un worklife balance plus équilibré, les salariés deviennent plus performants. Ils font autant en moins de temps. »
Et le patron de la boulangerie Louboulbil l’assure, chez lui, il n’y a jamais d’absentéisme. Même si de manière plus générale, les organisations syndicales alertent sur les risques d’une intensification du travail de la semaine de cinq jours faite en quatre, avec une absence de temps morts qui peut être néfaste, notamment pour la qualité des liens interpersonnels.
À Louboulbil toutefois, on ne changerait de modèle pour rien au monde, et le patron est en train d’envisager sa sortie de l’entreprise pour en laisser la gestion totalement aux salariés. D’autant que les clignotants sont au vert : plus de prises de commandes depuis deux ans et un chiffre d’affaires – 1,9 million en 2025 – qui se porte bien, merci pour lui.
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