Face à des préoccupations très diverses (pouvoir d’achat, insécurité, santé et logement), les municipalités constituent un levier pour répondre aux attentes populaires. Ce défi est pourtant menacé par les politiques austéritaires. Alors, la commune, un bouclier de protection sociale ? Johanna Rolland, maire PS de Nantes, Anne Vignot, maire EELV de Besançon et Patrice Bessac, maire PCF de Montreuil, nous livrent leurs réponses.

© JPL/REA
Le maire est l’élu le plus apprécié. Pour autant, les municipalités sont tiraillées entre la réponse aux attentes actuelles très multiples et la pression financière exercée par le désengagement de l’État.
Dans ce contexte, cette opinion favorable se construit au quotidien grâce à des politiques humaines inventives et à l’engagement de collectifs de proximité. Trois maires, acteurs en première ligne, en témoignent à quelques semaines des élections municipales.
Selon le baromètre Odoxa, 63 % des Français ont une bonne opinion de leur maire, loin devant les autres élus. À quoi expliquez-vous cette préférence ?

Johanna Rolland, Maire PS de Nantes
La figure du maire incarne une République à qui l’on peut serrer la main, avec qui l’on peut parler, que l’on peut regarder dans les yeux. C’est une République tangible. Quand la défiance monte à l’égard d’une politique nationale qui peut sembler parfois déconnectée, l’échelon municipal peut avoir une valeur refuge. Les décisions prises par le maire façonnent la vie quotidienne.
Lorsque nous avons mis en place la gratuité des transports le week-end à Nantes, lorsque nous avons ouvert des maisons de santé, j’ai vu comment on a agrandi l’horizon des habitants.
Très concrètement, on élargit leur existence. Je crois aussi que quelque chose se joue dans l’expérience commune de la ville. Nous partageons un même patrimoine, un même paysage. La politique municipale se fabrique à hauteur de femmes et d’hommes.
Anne Vignot, maire EELV de Besançon
Cela s’explique aussi à mon sens par la proximité que nous avons avec les habitants. Dans une société marquée par une fragmentation des liens sociaux, familiaux et la fermeture des services publics, le maire et la ville apparaissent comme la seule porte ouverte, le dernier recours. La perte de confiance envers les institutions atteint progressivement les maires, et c’est un grand danger pour la République. En réponse, nous déployons une politique globale de démocratie participative pour que nos habitants se sentent concernés. Il faut instaurer la considération.
Patrice Bessac, Maire PCF de Montreuil et président d’Est Ensemble
Le maire, c’est l’élu qu’on croise, qu’on interpelle, qu’on peut contredire. Celui qui est comptable, chaque jour, de décisions très concrètes. Cette confiance s’explique aussi par contraste. Depuis plusieurs années, Emmanuel Macron a fragilisé la vie démocratique du pays. À force de contournements, d’artifices institutionnels, de verticalité assumée et de passages en force répétés, le pouvoir national est devenu, pour beaucoup de Français, un facteur d’instabilité et de défiance plutôt qu’un point d’appui collectif.
Cette inconséquence politique a abîmé la parole publique et éloigné les citoyens des institutions nationales. Dans ce contexte, la politique locale apparaît comme un refuge de stabilité, de continuité, souvent même de sérénité. Non pas parce que les communes seraient épargnées par les crises, mais parce qu’elles travaillent à partir du réel, de la vie quotidienne, de l’expérience concrète des habitants. Elles ne promettent pas l’impossible : elles transforment concrètement le quotidien des gens.
D’après les études d’opinion, les principales préoccupations des citoyens sont le pouvoir d’achat, l’insécurité, la santé et le logement. En quoi les communes constituent-elles un levier pour répondre à ces attentes populaires ?
Patrice Bessac Ce sont précisément ces questions qui arrivent en premier dans nos permanences et dans la rue. On ne peut pas y répondre par des slogans. Le pouvoir d’achat, ce n’est pas une abstraction. C’est le prix du repas à la cantine, l’accès à une alimentation digne, la possibilité de se soigner sans avance de frais, de se déplacer sans s’endetter.
À Montreuil, nous avons fait le choix d’investir dans des services publics locaux solides : centres municipaux de santé, mutuelle communale, restauration collective publique, dispositifs de solidarité alimentaire de qualité, etc. Le logement est au cœur de tout. Sans toit stable, rien ne tient.
C’est pour cela que nous défendons le parc social comme un bien commun. Quant à la sécurité, elle ne se résume pas à l’empilement de dispositifs répressifs. Elle se construit par la présence humaine, l’école, le sport dès le plus jeune âge, la prévention, la culture, la santé, l’urbanisme. Bref : elle est garantie par une République qui tient sa promesse d’égalité, partout. Mais la vérité, c’est que les communes ne peuvent pas, seules, réparer les dégâts de décennies de politiques nationales de désengagement.
Anne VignotLa proximité nous oblige à déployer des politiques avec les habitants eux-mêmes, même celles qui incombent à d’autres. À Besançon, nous lançons des projets urbains sous maîtrise publique pour près de 3 000 logements d’ici à 2040. Ce sont des logements inclusifs, qui anticipent le vieillissement de la population, qui accueillent des familles, qui donnent accès à la nature, proches du tramway, avec des coûts maîtrisés.
Ces projets urbains favorisent la santé. Nous promouvons la végétalisation, la désimperméabilisation, mais aussi des mobiliers urbains adaptés à toutes les générations, des espaces publics agréables et confortables, qui permettent de lutter contre l’isolement. Nous donnons toute leur place aux mobilités actives, à la lutte contre le bruit, contre les perturbateurs endocriniens. La santé, c’est aussi une alimentation de meilleure qualité dans les cantines, la mise en place d’actions de prévention en direction des jeunes, ou pour la santé mentale…
Concernant le pouvoir d’achat, nous y travaillons via la gratuité des transports pour les moins de 15 ans et les samedis, via l’extension du réseau de chaleur pour garantir des coûts faibles et stables pour les logements sociaux, via des tarifications sociales que nous allons étendre, entre autres, pour les familles monoparentales…
Sur le plan de la tranquillité publique et de la sécurité, la ville mobilise un arsenal d’actions, toujours en coopération avec les polices, la préfecture, la justice, l’éducation nationale, le département et les acteurs socio-éducatifs.
Lutte contre l’entrée dans la délinquance des jeunes, maisons de quartier, médiateurs de rue, maison des femmes pour éradiquer les violences intrafamiliales, lutte contre le narcotrafic… Tout se joue dans la proximité et la connaissance des habitants. La police municipale permet cela. Nous œuvrons aussi pour que la police nationale ait des conditions décentes de travail, avec la construction d’un nouveau commissariat. Le foncier est prêt, nous le cédons gratuitement, il ne manque que les moyens du ministère de l’Intérieur.
Johanna Rolland Sur tous ces sujets, l’action municipale peut être en effet un levier extrêmement puissant.
Tarification solidaire des services publics, nombre de policiers municipaux, création de centres de soins, de logements sociaux et abordables pour les classes moyennes et populaires…
Une municipalité agit sur le porte-monnaie et change la vie quotidienne. Je suis très attachée à cette action locale, qui épouse le relief des territoires. Trop souvent, le national écrase les détails, transforme les courbes en lignes, les nuances en absolus.
Les communes, avec leur effet loupe, sont des laboratoires précieux et c’est à leur échelle que l’on pourra recoudre notre contrat social. Mais attention : les communes sont des leviers, pas des baguettes magiques. Dans la lutte contre le narcotrafic ou pour un logement digne, l’État doit rester à l’avant-scène. La tendance qu’il a prise à se défausser sur les collectivités et à dépolitiser ces sujets est très dangereuse. Quand l’État se met en sourdine, c’est la République qui est muette.
Avec la multiplication des politiques austéritaires, les communes ont-elles les moyens de faire face à ces défis sociaux ?
Anne Vignot Les communes sont mises sous tension budgétaire ainsi que les régions, départements et intercommunalités, et nous nous retrouvons souvent sur des politiques cofinancées. Si nous avons maintenu nos enveloppes au secteur associatif, parce qu’il est le ciment de notre société, nous ne pourrons pas compenser ce que les autres ne donneront pas.
Cela ne nous interdit pas de chercher des mutualisations, mais cela ne réglera pas le problème. Nous demeurons en première ligne face aux urgences sociales, nous l’avons prouvé durant ces dernières crises. Là encore, en désespoir, les forces vives s’adressent à nous, les maires.
Patrice Bessac Les communes tiennent, mais à bout de bras. Elles sont devenues expertes en résistance budgétaire : inventives, prudentes, parfois contraintes de faire des choix impossibles. Cela ne devrait pas être une fierté nationale, mais
Chaque ponction de l’État, chaque baisse de dotation, chaque réforme instable affaiblit la capacité d’action locale.
Or, face au dérèglement climatique, à la crise sociale, à la fragmentation urbaine, ce sont les villes qui agissent en première ligne. Planter des arbres, désimperméabiliser, créer des îlots de fraîcheur, préserver l’eau, renforcer les espaces verts : tout cela protège concrètement la population. Accuser ensuite les collectivités de creuser le déficit est injuste et irresponsable.
Johanna Rolland Ces dernières années, la baisse des dotations de l’État nous a percutés de plein fouet. Et on n’est pas sorti de la tempête… Il y a quelques jours, le RN a fait voter à l’Assemblée une coupe de 4,9 milliards d’euros pour les collectivités. Cela revient à assécher, à petit feu, nos bassins de vie. Si les élus locaux ne sont pas entendus, si le gouvernement ne redresse pas la barre, les conséquences seront désastreuses : fermeture des services publics, affaissement de l’investissement local qui tient debout PME et associations… Nous nous démenons pour réparer les défaillances de l’État. Mais, avec l’envolée de la pauvreté et l’explosion des prix, l’équation est de plus en plus complexe. Persévérer dans l’austérité, c’est scléroser notre pays en s’attaquant à son socle, qui est commun à tous les Français.
Quelles solutions d’avenir proposez-vous pour votre commune ?
Anne Vignot Nous allons poursuivre et amplifier la transformation engagée depuis 2020. Continuer à rénover nos écoles et nos bâtiments (nous avons diminué de 40 % l’émission des GES), donner des solutions de mobilité pour tous, soutenir nos écosystèmes d’innovation et de production industrielle et artisanale, les accompagner vers une économie foncière, énergétique et de matériaux, pousser nos coopérations avec les territoires voisins pour nous rendre plus robustes… La force de notre territoire, ce sont les coopérations et nous allons les amplifier.
Johanna Rolland Nous ne manquons pas d’idées ! Nous proposons la construction de logements pour les classes moyennes et populaires, le soutien aux mamans solos, une maison pour la santé mentale des enfants, des cantines scolaires 100 % bio et locales… Il y a aussi des causes structurantes comme la bifurcation écologique et les quartiers populaires, pour lesquels je veux de l’ambition, de l’émancipation, de l’attention. L’antiracisme pour lequel nous sommes totalement mobilisés. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
Nous avons créé Citad’elles pour l’accueil des femmes qui en sont victimes. Nantes demain, ce sera aussi la première ville non sexiste de France. Avec la liste de rassemblement de la gauche et des écologistes que je conduis, nous qualifions notre projet de juste, écologique et solidaire. Ces mots ne sont peut-être pas neufs mais, après dix ans de Macronie, leur réalité l’est beaucoup plus.
L’avenir se prépare aussi en bâtissant une Nantes forte, qui prenne soin de ses habitants et d’un idéal républicain malmené par la droite et l’extrême droite. À l’heure du trumpisme agressif, nous redécouvrons les villes comme lieux de résistance. La commune d’avenir est une commune qui protège.
Patrice Bessac Nous faisons le choix assumé de renforcer les biens communs et de nous appuyer sur ce qui fait la force réelle de la ville. Son tissu associatif, dense et engagé, constitue la matrice sociale de Montreuil. Sans ces femmes et ces hommes, sans ces collectifs, ces solidarités de terrain, aucune politique publique ne tient durablement. Notre rôle, comme municipalité, est de soutenir, d’accompagner, de sécuriser ces engagements, pas de les instrumentaliser. Nous faisons aussi le pari de la coopération plutôt que de la mise en concurrence.
Cette culture permet l’émergence d’initiatives puissantes, utiles, profondément humaines. Nous ouvrirons ainsi dans quelques mois la première maison de naissance de Seine-Saint-Denis, au sein de notre hôpital. Plus largement, nous renforçons les services publics locaux : l’eau est revenue en régie publique, la restauration collective est un service municipal, l’alimentation solidaire est pensée comme un droit.
Nous investissons enfin dans l’éducation, la lecture, l’accès au livre, parce que l’émancipation commence par la langue, par l’imaginaire, par la capacité à comprendre le monde et à s’y projeter.
Tout cela dessine une ville qui refuse la résignation, qui fait le pari de l’intelligence collective plutôt que de la peur, de la solidarité plutôt que du repli. À l’heure où l’extrême droite prospère sur les fractures et les colères abandonnées, notre responsabilité est claire : réparer, relier, protéger et prouver, par l’action, qu’un autre avenir est non seulement possible, mais déjà en construction.
En savoir plus sur DEMOCRITE "de la vie de la cité à l'actualité internationale"
Subscribe to get the latest posts sent to your email.