Alors que les épisodes de chaleur se multiplient, les écoles apparaissent en première ligne face aux conséquences du changement climatique. Malaises, élèves apathiques…

les effets de la chaleur sur les apprentissages restent encore largement sous-estimés. Le réseau Profs en transition met en lumière des données scientifiques préoccupantes mais aussi des initiatives concrètes déjà mises en œuvre dans les établissements. Son cofondateur, Antoine Maldonado plaide pour une meilleure diffusion des connaissances et des expériences de terrain afin de permettre à l’ensemble de la communauté éducative d’agir face à un défi qui n’a plus rien de théorique. « Les enfants sont physiologiquement plus vulnérables à la chaleur que les adultes », rappelle-t-il.

 

Qu’est-ce que ce réseau nommé « profs en transition » ?

Profs en transition est né à une jonction simple : des enseignants qui voulaient mieux faire, des élèves qui avaient besoin de sens, et une urgence écologique qui rendait tout cela nécessaire. Sept ans plus tard, nous sommes plus de 30 000.

Co-fondé en 2018 par Frédérick Heissat et moi-même, deux enseignants et anciens ingénieurs, le réseau rassemble aujourd’hui plus de 32 000 acteurs de l’éducation dans la francophonie (France, Canada, Belgique, Maroc etc.), de la maternelle au supérieur.

A ce moment-là, la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité ont créé un besoin pédagogique que ni un programme scolaire ni un enseignant isolé ne pouvait couvrir seul. Profs en transition est né exactement à cette jonction entre l’urgence du monde et la réalité des classes. Nous estimons aujourd’hui que ce sont potentiellement plus d’un million d’élèves/étudiants qui bénéficient indirectement de cette dynamique.

Notre ADN tient en trois mots : concret, collaboratif, ouvert.

Tout ce que nous produisons est directement utilisable en classe et publié sous licence Creative Commons, gratuit et libre pour tous. Nous ne sommes pas là pour dire aux éducateurs quoi faire, nous sommes là pour leur montrer ce que leurs collègues font déjà et ce qui fonctionne.

Nous travaillons avec une dizaine de partenaires institutionnels et associatifs comme la Fondation pour la Nature et l’Homme, l’ADEME, l’Académie du Climat, la Water Family, World Cleanup Day, Ma Petite Planète, Kinome entre autres. Nous avons également été auditionnés à l’Assemblée nationale sur l’adaptation de l’école aux défis climatiques. Cette semaine, nous avons participé à la préparation du premier MOOC gratuit dédié à l’école dehors, porté par la FNH : Frédérick Heissat pour penser et concevoir le contenu de formation, et moi-même en tant qu’expert de terrain et ambassadeur FNH car je pratique l’école dehors une demi-journée par semaine depuis six ans maintenant.

L’épisode de Billère a marqué les esprits avec 13 élèves ayant eu des malaises dans cette école. Quel est votre regard sur cette situation ?

Chaque situation locale est complexe et implique des acteurs, familles, équipes éducatives, collectivités, qui sont les mieux placés pour en rendre compte. Ce n’est pas ma place de m’y substituer. Ce que je peux apporter, en revanche, c’est un éclairage sur ce que la science documente.

Le Cerema l’établit clairement dans son rapport de juin 2025 : les enfants sont physiologiquement plus vulnérables à la chaleur que les adultes. Ils transpirent moins facilement, s’hydratent moins spontanément, et du fait de leur taille, respirent un air dont la température peut être de 10 à 15°C supérieure à celle d’un adulte dans une cour bétonnée. Ce sont des données mesurées, objectives, indépendantes de tout contexte particulier.

C’est précisément parce que ces données méritent d’être connues de tous les acteurs de l’éducation que Profs en transition a choisi de les documenter et de les mettre à disposition. Pas pour pointer des responsabilités, mais pour permettre à chacun d’agir avec les meilleures informations possibles.
Votre enquête montre que les enfants subissent des températures bien plus élevées que celles mesurées officiellement. Pourquoi cette réalité reste-t-elle encore si peu prise en compte dans les politiques éducatives ?

Profs en transition publie des ressources et des analyses pour aider les enseignants à faire face aux réalités de leurs classes. La chaleur dans les écoles est une réalité scientifique documentée pas un sujet politique. Notre rôle est d’outiller les enseignants et l’ensemble des acteurs de l’éducation, pas de commenter les politiques publiques. C’est une ligne que nous veillons à tenir.

Ce que je peux dire, c’est que les données existent, elles sont récentes, le rapport du Cerema date de juin 2025, et qu’elles commencent à alimenter un débat public nécessaire. Les idées, les pratiques, les initiatives, elles existent, des acteurs de terrain agissent déjà. Des milliers d’enseignants et d’associations les font vivre chaque jour dans leurs classes. Profs en transition, c’est le réseau qui les relie, les documente, les partage, et leur donne la portée qu’elles méritent. Ce sont des expériences concrètes et prometteuses que nous mettons à disposition de tous. Elles ne constituent pas encore une réponse structurelle à la hauteur des enjeux mais elles participent à la construction collective de solutions.

C’est de cette intelligence de terrain, partagée et mutualisée, que peuvent émerger les réponses de demain.

Notre conviction est simple : plus ces données et ces solutions sont connues et partagées, plus les acteurs de l’éducation  à tous les niveaux disposent des moyens d’agir. C’est à cela que nous consacrons notre énergie.

Quelles sont aujourd’hui les solutions les plus efficaces pour adapter les espaces scolaires au changement climatique ?

Profs en transition a documenté plusieurs initiatives de terrain sans prétendre à aucune exhaustivité. Notre rôle est de les rendre visibles, de montrer que des solutions existent et fonctionnent, pour que d’autres puissent s’en inspirer.

Parmi celles que nous avons identifiées, plusieurs approches se combinent efficacement. La végétalisation des cours d’école, les Cours Oasis en sont le meilleur exemple pour réduire significativement les îlots de chaleur. Nous y avons consacré un article sur les cours de récréation en transition, qui montre comment ces transformations se déploient concrètement dans les établissements. La ventilation naturelle nocturne, documentée par le projet RACINE porté par ACTEE, exploite un gisement de fraîcheur souvent inexploité sans aucun travaux. La désimperméabilisation des sols et la plantation d’arbres apportent une protection durable. La FNH propose d’ailleurs un programme pédagogique « J’agis, je plante » auquel j’ai participé dans la conception pédagogique. A plus long terme, la rénovation thermique des bâtiments reste néanmoins incontournable.

Nous documentons également l’école du dehors comme réponse pédagogique complémentaire : par temps doux, enseigner dans des espaces ombragés peut offrir de meilleures conditions d’apprentissage qu’une salle surchauffée. C’est une pratique que notre réseau accompagne depuis plusieurs années. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la FNH nous a sollicités cette semaine pour participer à la préparation du premier MOOC gratuit dédié à l’école dehors.

Ces solutions ne s’excluent pas elles se complètent. D’autres existent certainement que nous n’avons pas encore documentées et c’est précisément pourquoi nous construisons ce travail de façon collaborative, avec et pour l’ensemble des acteurs de l’éducation : enseignants, directeurs, collectivités, associations, parents et élèves.
Quelles mesures seraient prioritaires ?

Ce n’est pas à Profs en transition de définir des priorités politiques ce n’est ni notre rôle ni notre périmètre. Ce que nous observons, en revanche, à travers les expériences de terrain que nous documentons, c’est que certaines approches produisent des résultats concrets et reproductibles.

Ces expériences font partie d’un ensemble de réponses possibles. Elles ne prétendent pas à elles seules résoudre l’ensemble des enjeux et nous sommes les premiers à le reconnaître. Notre rôle s’arrête aux espaces pédagogiques : documenter ce qui fonctionne en classe et dans les établissements, le partager, le rendre accessible. Les autres dimensions :  architecturales, financières, réglementaires, s’inscrivent dans des champs de compétence qui dépassent le nôtre.

En quoi la chaleur modifie-t-elle déjà les conditions d’apprentissage et les inégalités entre élèves ?

C’est précisément la question que nous sommes en train de documenter et les premières données que nous avons réunies sont, disons-le, surprenantes.

Ce que la science établit déjà clairement, c’est que la chaleur impacte les performances cognitives bien avant que l’inconfort ne devienne insupportable physiquement. Mais ce que nous découvrons en creusant, c’est que la question des inégalités liées à la chaleur est l’une des moins documentées du débat éducatif actuel en France. Conditions de révision, accès à des espaces tempérés, logement, les écarts entre élèves sont réels, mesurables, mais personne ne les mesure et les analyse encore officiellement.

Nous venons justement de publier un article complet sur ce sujet avec des données scientifiques sur ce que la chaleur produit concrètement aux conditions d’apprentissage, de révision et de réussite aux examens.
Entretien par Julien Cabioch