« On espère se faire du pognon » : À Eurosatory, la guerre rencontre banquiers et investisseurs

Au salon Eurosatory, banques et fonds d’investissement ont désormais leur place aux côtés des industriels de l’armement. Dans un monde traversé par les conflits, la défense semble devenir le nouvel eldorado pour la finance.

L’édition 2026 du salon Eurosatory a réuni plus de 2 600 exposants venus de 68 pays, dans un monde ravagé par les guerres. IMAGO/Chris Emil Janssen

À Eurosatory, le plus grand événement mondial consacré à la défense et la sécurité, la guerre semble lointaine. Alors que l’édition 2026 vient de s’achever après avoir réuni plus de 2 600 exposants venus de 68 pays, dans un monde aux prises avec de multiples conflits, le secteur ne semble jamais s’être aussi bien porté. « Une affluence record » dans « un événement à l’intersection de l’innovation technologique, de la réflexion stratégique et de la coopération internationale », se félicite l’organisation, pilotée par COGES Events, filiale du GICAT (l’association professionnelle qui représente les industriels français de la défense terrestre et aéroterrestre).

Les budgets militaires augmentent fortement partout dans le monde

Ici, loin des bombardements et autres massacres, on évoque la portée d’un missile, la puissance d’un moteur, les capacités d’un drone ou les dernières trouvailles technologiques. Les commandes publiques s’envolent, et les budgets militaires augmentent fortement partout dans le monde. Le secteur ouvre ainsi de nouvelles perspectives à de nombreuses entreprises en quête de marges juteuses. « Il y a un véritable marché qui s’ouvre à nous, assume un dirigeant d’une PME de pièces d’usinage, désireux de s’implanter durablement dans la filière. En étant présent ici, on espère gagner en visibilité, contracter, et se faire du pognon. »

Si le secteur a longtemps soulevé des questions éthiques et morales, les guerres récentes ont levé les tabous dans le monde de la finance. Pour la première fois depuis la création du salon en 1967, un espace entier est consacré aux investisseurs. Banques, assureurs, fonds de capital-investissement, Banque européenne d’investissement et Bpifrance ne viennent plus seulement en délégation, ils tiennent des stands et participent à de longues conférences sur le financement d’une industrie désormais présentée comme « prometteuse ».

« La légitimité était questionnée il y a quelques années, mais cela est passé au second plan face aux impératifs de la situation internationale et aux besoins de souveraineté », soutient Jean-Marc Duquesne, délégué général du GICAT. Longtemps, les entreprises de défense ont eu un accès limité aux capitaux privés. Les banques et fonds d’investissement excluaient le financement direct des armes et des munitions, privilégiant les projets à usage dual (civil et militaire). « Nous sommes sortis d’un état où la défense était taboue », constate Patrick Gresko, du Fonds européen d’investissement.

Croissance indexée sur la guerre

En effet, le règlement européen sur les critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance), entré en vigueur en janvier 2025, a élargi les marges de manœuvre des agences de notation, ouvrant la voie à la normalisation du financement de la défense. Alors que les conflits se multiplient de l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Soudan et que les dépenses militaires atteignent des niveaux records, les institutions financières ont en profité pour opérer un changement de paradigme.

Les banques françaises ont augmenté de 25 % en un an leurs financements aux industries et technologies de défense et les besoins sont estimés entre 4 et 6 milliards d’euros de fonds propres d’ici à 2030 pour accompagner la montée en cadence de la filière. « Les financements accordés au secteur ont atteint 4 milliards d’euros en 2025, contre 1 milliard en 2024, se félicite le responsable du fonds d’investissement européen. Cela représente environ 5 % des financements annuels de la banque européenne d’investissement. Surtout, nous acceptons désormais le capital-risque ! »

Les établissements financiers assouplissent progressivement leurs politiques d’investissement. « Il n’y a plus de controverse, affecte Maya Atig, directrice générale de la Fédération bancaire française. La défense est reconnue comme un secteur qui contribue au développement durable, en garantissant la paix »… Alors même que la croissance du secteur semble d’abord indexée sur celle des guerres.

Dans l’entre-soi de l’événement, les intervenants n’hésitent plus à évoquer les « 40 000 milliards d’euros d’actifs financiers détenus par les ménages européens » comme une réserve de capitaux encore « largement inexploitée ». En mars 2025, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, proposait déjà de mobiliser l’épargne des Français « sur une base exclusivement volontaire », afin de contribuer au financement du réarmement et de l’industrie de défense, visant les citoyens « qui veulent placer de l’argent de manière patriotique ».

70 % des Français ne souhaitent pas investir dans les industries de guerre

Mais malgré l’insistance des pouvoirs publics et des acteurs financiers, les Français restent largement réticents à l’idée de financer l’industrie de l’armement avec leur épargne. Selon le baromètre Ifop-Altaprofits, 70 % d’entre eux déclarent ne pas souhaiter investir dans le secteur de la défense. Ainsi, si Bpifrance a lancé en mars 2025 un fonds de 450 millions d’euros destiné à financer les entreprises de la Base industrielle et technologique de défense, seuls environ 70 millions ont été collectés, loin de l’objectif initial.

« Les barrières pour investir n’ont jamais été aussi faibles, insiste Guillaume Morelle, d’Euronext, principale place boursière de la zone euro. Aujourd’hui, investir dans l’industrie de la défense se fait en trois clics sur un téléphone portable. » « Pour attirer les citoyens, il faut leur proposer des produits d’épargne où ils peuvent trouver du rendement, ajoute Olivia Noirot-Nérin, de Sienna IM. Mais surtout, leur proposer des investissements pas directement dans les armes et munitions. »

« Il faut leur donner des garanties, mais aussi harmoniser les régimes fiscaux » ou encore « donner les outils aux citoyens pour investir en Europe », suggère de son côté Guillaume Morelle. Comme si le problème était l’attractivité financière des « produits » et pas le fait de financer des engins de mort ! Tandis que les acteurs du secteur anticipent une croissance durable portée par les tensions internationales, en arpentant les allées des 4 400 m² d’Eurosatory, qui pour rappeler, comme l’avait fait Jean Jaurès à la chambre des députés en 1903, qu’ « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre » ?

 


En savoir plus sur DEMOCRITE "de la vie de la cité à l'actualité internationale"

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Donnez votre avis

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.