Depuis les émeutes de Stonewall, aux États-Unis, en 1969, les personnes queers se mobilisent chaque année au mois de juin pour défendre leurs droits. Face à l’extrême droite et au patronat, des collectifs LGBT+ et syndicats s’allient en surpassant leurs divergences historiques pour mener le combat commun contre les discriminations.

Comment conjuguer action contre les discriminations et lutte des classes ? La première, parfois réduite à un combat individualiste, a pu être considérée par certaines organisations syndicales comme le cheval de Troie du néolibéralisme. À l’inverse, de nombreuses personnes queers se sont longtemps tenues éloignées des syndicats – ou, pour y être acceptées, ont dû user de subterfuges qui dissimulaient leur identité.
La perspective de l’élection présidentielle, en 2027, et les attaques constantes du patronat contre les droits des travailleurs poussent aujourd’hui collectifs queers et syndicats à se retrouver. Trois acteurs de terrain réfléchissent aux manières de tisser des alliances.
Plusieurs études soulignent que le monde du travail est l’une des sphères les plus hostiles pour les personnes queers. À quelles discriminations font-elles face ?

Damien Pagnoncelli, Coanimateur de la commission égalité des droits-discriminations de la CGT
Ce monde n’a rien de neutre : il concentre avant tout de nombreux rapports de pouvoir, de dépendance économique, de hiérarchies et de normes sociales. On peut plus simplement partir d’une soirée où des gens tiennent des propos homophobes que quitter son emploi, puisque l’on est subordonné à son contrat de travail. Une discrimination dans la rue blesse, mais une discrimination au travail coûte à la personne visée son salaire, son niveau de vie : cela peut l’affecter sur des années. Les syndicats doivent lutter contre ces atteintes.

Estelle Fisson, Docteure à l’université de Lyon-II et Ater à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines
Concrètement, il existe un continuum de situations d’oppression des personnes LGBT+ au travail. Cela va des formes plus « légères », comme le harcèlement d’ambiance – lorsque des blagues queerphobes sont lancées dans l’open space, par exemple –, aux formes plus « graves » telles que les violences physiques. Les premières sont tout aussi alarmantes que les secondes parce qu’elles sont omniprésentes.
La sociologue Émilie Morand parle d’hétéroprofessionnalisme. Implicitement, la norme hétérosexuelle rendra sympathique et attachante une femme qui parle de son conjoint mais, si une femme lesbienne parle de sa conjointe, on lui dira probablement qu’elle va « trop loin ». À la longue, cela pèse et dégrade les conditions de travail.

Turi Cantero, Syndiqué CGT, membre du collectif Queers parlons travail, expert santé, sécurité, conditions de travail
Revenons à une lecture matérialiste : l’important n’est pas de savoir qui dort dans mon lit ce soir dans cet espace privé qu’est ma chambre. Être queer n’est pas une question de goût : c’est un rapport au monde et, qui plus est, violent. Cela a des conséquences matérielles très importantes.
Dans cette société, nous avons deux fois plus de risques de tomber en dépression, d’avoir des conduites addictives, de présenter des troubles anxieux et/ou post-traumatiques. Il faut prendre en compte cette réalité : les travailleurs queers sont vulnérables. Le dire ne revient pas à nous victimiser, mais à réfléchir autrement à l’évaluation des risques professionnels, aux conséquences que peut avoir le harcèlement moral. Un autre exemple concret est celui de la retraite.
Les personnes LGBT+, particulièrement celles qui vivent avec le VIH et les personnes trans, ont des parcours hachés. Beaucoup d’entre nous travaillons dans des secteurs dits « féminisés », avec des temps partiels, du travail non déclaré. Au moment de la retraite, nous nous retrouvons avec des revenus beaucoup plus bas que la moyenne. Considérer les personnes queers comme tous les travailleurs génère de fait une inégalité. Dans notre lutte pour l’égalité, nous devons prendre en compte les différences.
Les personnes queers se sont longtemps tenues loin des syndicats. Pourquoi ?
Estelle Fisson Certains militants ont en effet préféré lutter dans des espaces réputés plus accueillants que la CGT, comme au Syndicat général de l’éducation nationale (SGEN) de la CFDT. Elle était un peu considérée comme un repère de personnes queers dans les années 1970. Ce sont souvent des transfuges de classe qui viennent des milieux communistes et cégétistes. J’ai aussi l’exemple d’une militante trans de renom très critique de la CGT qui avait connu un déclassement social et plus proche de l’anarchie.
D’autres encore restent à distance des syndicats parce qu’ils ou elles sont relativement privilégiés·es socialement, ne se sentant pas forcément concernés·es par les luttes de travail. Mais je le nuance un peu dans ma thèse : il y a aussi, dès les années 1970, énormément de gays et de lesbiennes à la CGT. Si les gays et lesbiennes étaient très présents·es, voire surreprésentés·es dans les syndicats, ces environnements leur étaient néanmoins hostiles.
Ils et elles ont donc mis en place des stratégies de survie : soit sans prendre aucune responsabilité pour passer inaperçus·es, soit, au contraire, en se surinvestissant dans le travail syndical pour se faire accepter. Aujourd’hui, de nombreuses personnes queers sont syndiquées, mais beaucoup préfèrent s’engager dans les associations LGBT+. Celles qui sont très investies dans les milieux queers le sont moins dans les syndicats. Et inversement : celles qui investissent les syndicats se tiennent plus éloignées du monde LGBT+.
Turi Cantero Il y a un côté rencontre manquée entre les syndicats et les personnes queers. On a une histoire assez dure, mais le moment est désormais propice à l’échange. Chaque partie doit faire un pas vers l’autre. Avec le collectif Queers parlons travail, nous organisons chaque mois des permanences d’orientation syndicale dans des bars de la communauté.
L’idée est de répondre aux questions des personnes queers éloignées des syndicats et, quand nous n’avons pas de réponse, de les aiguiller vers les organisations syndicales les plus pertinentes. Depuis quatre ans, notre objectif n’est pas de se substituer aux syndicats, mais de faire un double lobbying : syndiquer les personnes LGBT+ et queeriser les syndicats. Il y a un manque de connaissances, chez les personnes queers, de ce qu’est le syndicalisme, son histoire, son utilité.
Il me semble que nous partageons cela avec l’ensemble de la population. L’une des autres difficultés est la logique majoritaire de ces organisations. Ce n’est pas une critique, mais plutôt une réflexion que l’on partage avec les camarades. Le rapport de force face aux employeurs, au patronat et au gouvernement passe par la constitution d’une majorité.
Il ne faut évidemment pas abandonner cette piste, parce qu’elle permet de construire nos revendications, nos campagnes, et d’obtenir des victoires. Mais rien n’empêche d’assumer le minoritaire, de prendre en compte le fait que, si les personnes LGBT+ travaillent comme les autres, elles ont aussi leurs spécificités. De lutter pour des revendications qui ne concernent pas tout le monde.
Que met en œuvre la CGT pour lutter contre les discriminations ?
Damien Pagnoncelli Nous avons mis en place une commission sur les discriminations. Elle traite des atteintes aux droits des personnes LGBT+, du racisme, des libertés publiques et syndicales… C’est vaste, parce qu’une transversalité est effective entre les différentes formes de discriminations, il existe une forme de continuité entre elles. La CGT n’a pas toujours été à la hauteur mais, aujourd’hui, nous sensibilisons, formons, accompagnons.
Nous travaillons à des accords, négocions, agissons sur l’organisation du travail ou les pratiques managériales, les déroulements de carrière. Notre guide LGBT+ à destination des militants syndicaux détaille comment agir, écouter, porter des propositions. Pour nous, la lutte pour l’émancipation des personnes LGBT+ n’est pas un sujet périphérique : elle doit être pleinement intégrée aux questions de travail, de droits et d’égalité. L’enjeu n’est pas de savoir qui est différent, mais de garantir qu’aucun salarié ne soit discriminé pour ce qu’il est.
Qu’est-ce que les personnes queers peuvent apporter pour l’émancipation de toutes les travailleuses et tous les travailleurs ?
Estelle Fisson Le cadrage cégétiste consiste à dire que le patronat monte en épingle les divisions entre les personnes queers et les syndicats pour désagréger la classe ouvrière, et donc les forces de mobilisation. Dans les faits, les droits des minorités ne s’opposent pas à ceux des travailleurs. Au contraire. En ce moment, je me penche sur le congé de santé hormonale. Ce sont des jours non travaillés qui ne sont pas pris sur le contingent de congés payés et ne sont pas non plus du télétravail. Initialement, il concernait uniquement les personnes ayant des menstruations.
Mais la CGT s’est totalement approprié cette revendication et, désormais, elle concerne aussi les personnes trans ou intersexes qui suivent des traitements hormonaux, les personnes en parcours de procréation médicalement assistée (PMA), voire des hommes cisgenres hétérosexuels touchés par l’andropause (qui est la baisse du taux de testostérone chez les hommes avec l’âge). Le congé de santé hormonale met tout le monde d’accord.
Turi Cantero Pendant leur existence, les personnes queers questionnent le rapport au genre et à l’hétéronormativité. C’est aussi pour cette raison que nous subissons des violences. L’un des sujets dont nous discutons depuis dix ans est celui des élections professionnelles. Les listes doivent nécessairement contenir un nombre proportionnel d’hommes et de femmes. Il y a un enjeu, directement en lien avec le travail, pour les personnes qui ont transitionné ou sont en cours de transition de genre.
Mais, souvent, lorsque nous en parlons, on nous répond que le sujet est trop niche. Résultat, qui s’en saisit aujourd’hui ? Le Rassemblement national (RN), notamment via la question écrite au gouvernement de la députée Laurence Robert-Dehault en 2023. Cela nous rappelle que les droits LGBT+ sont aussi des enjeux de lutte face à l’extrême droite et que, quand nos organisations syndicales ne s’en saisissent pas, cela permet à cette dernière d’occuper le terrain.
Damien Pagnoncelli Le patronat va toujours faire en sorte de nous monter les uns contre les autres pour justifier les écarts salariaux, justifier certaines promotions. Il ne faut pas tomber dans ce piège. C’est dans l’intérêt collectif des travailleurs de lutter contre les divisions.
Dans quelle mesure est-ce fondamental de tisser des alliances entre syndicats et collectifs queers, compte tenu de la possibilité que le RN arrive au pouvoir en 2027 ?
Estelle Fisson Je pense que c’est une occasion historique pour raviver ces liens. Malheureusement, ce n’est pas toujours ce que j’observe : parfois, les discours queerphobes ne s’arrêtent pas aux portes des organisations syndicales. En Espagne, pays sur lequel j’ai travaillé, beaucoup de Terf (féministes radicales excluant les personnes trans NDLR) sont présentes au sein des syndicats. D’un coup, elles opposent les droits des personnes trans à ceux des femmes. Le contexte français est différent : nous n’avons pas eu, comme en Espagne, de loi très progressiste ayant entraîné un contrecoup réactionnaire. Les Terf sont moins visibles. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas.
Turi Cantero Quand je parle avec des syndicalistes et que je vois que je ne les ai pas convaincus, mon dernier argument est de dire : regarde un peu qui sont nos ennemis. Nous avons les mêmes. S’il y a bien une chose qui rassemble l’extrême droite en France et dans le monde, c’est la transphobie, l’homophobie, les LGBTphobies. Donald Trump, Viktor Orban, Vladimir Poutine, Giorgia Meloni et le RN partagent plein de choses. Mais c’est surtout à cet endroit qu’ils se retrouvent.
Damien Pagnoncelli Au vu du péril que représente l’extrême droite pour le monde du travail, il est indispensable de tisser des alliances entre syndicats et collectifs LGBT+. Cela pourrait être transposé entre syndicats et collectifs féministes, antiracistes… parce que ces combats sont liés.
L’extrême droite ne cherche qu’à diviser le monde du travail, oppose les étrangers aux soi-disant nationaux, les personnes hétérosexuelles aux personnes queers… désigne des boucs émissaires. On doit faire l’inverse – reconstruire du commun, protéger les droits et en gagner d’autres. Si on y arrive, il sera possible d’unifier le monde du travail et de créer une dynamique.
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