
Gérard Le Puill
Les semaines passent et, malgré quelques orages, la sécheresse s‘aggrave obligeant les éleveurs à nourrir le bétail avec le foin récolté pour l’hiver et des aliments importés. Parallèlement, les enseignes de la grande distribution font croître les importations de produits alimentaires pour réduire les prix payés aux agriculteurs français, faisant ainsi reculer la souveraineté alimentaire du pays.
Publié le 4 juin 2026, un rapport du Sénat nous informait que les cinq enseignes que sont Leclerc, Carrefour, Intermarché, Système U et Auchan cumulent désormais 84,8% des parts de marché dans la grande distribution, dont 63,5% pour les trois premières nommées.
Chaque année, entre novembre et février, ces enseignes mettent la pression sur leurs fournisseurs de l’industrie agroalimentaire dont beaucoup de Petites et Moyennes Entreprises (PME) , d’Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI ) ainsi que des coopératives agricoles engagées dans la transformation des fruits et légumes, des produits laitiers, des viandes et dans la production de vins.
Les négociations annuelles portent sur les prix et les volumes à fournir, semaine après semaine pendant douze mois. La pression mise sur les fournisseurs est énorme avec un chantage permanent au «déréférencement» faute de concéder une baisse sensible du prix d’entrée en magasin. En 2026 la hausse moyenne n’a été que de 0,5% alors que les fournisseurs demandaient 3,5% globalement pour tenir compte des coûts de production. La pression des enseignes s’est accentuée depuis qu’elles ont délocalisé le siège de leurs centrales d’achat hors de France pour échapper aux deux lois Egalim votées par les parlementaires en 2018 et en 2023. Du coup, ces lois n’ont pas permis de tenir compte de l’évolution des coûts de production subie par les paysans et les transformateurs.
Le rapport rédigé par la sénatrice écologiste Antoinette Guhl nous informe que, sur 100€ dépensés par le consommateur pour son alimentation, seulement 8,20€ vont rémunérer l’agriculture française et 13,50€ reviennent aux industries agroalimentaires. Lui-même auditionné par cette enquête sénatoriale, Olivier Mevel, spécialiste de la chaîne des valeurs, déclarait dans un entretien accordé à La France Agricole du 17 juillet dernier: « Lors des négociations commerciales, la distribution refuse globalement les demandes d’augmentation des tarifs. Les industriels vont
logiquement chercher de la matière première et des produits finis moins chers à l’étranger. Sur 100€ dépensés par le consommateur, ces importations sont passées de 24,70€ à près de 35€ en 25 ans. Autrement dit, l’agriculture française a, structurellement, reculé dans le panier alimentaire des consommateurs ».
Les effets pervers des accords de libre-échange
La stratégie des grandes enseignes est facilitée par les accords de libre-échange que la Commission européenne ne cesse de négocier avec des pays tiers sans la moindre contestation du président Macron et ses gouvernements successifs.
Outre ceux négociés avec le Canada et les Pays du Mercosur, puis de nouveaux accords avec la Nouvelle Zélande et l’Australie, le dernier en date a été négocié avec les Etats-Unis. Il a été entériné par la majorité du parlement européen et publié au journal officiel de l’Union européenne le 30 juin dernier. Il permettra aux Etats-Unis d’exporter sans limite des pommes de terre, des pommes, des poires et des tomates en Europe. S’y ajouteront 20.000 tonnes de produits laitiers, 500.000 tonnes fruits à coque, 400.000 tonnes d’huile de soja et 25.000 tonnes de viande porcine. Mais les 15% de droits de douanes récemment imposées par Donald Trump sur les exportations vins et spiritueux français aux Etats-Unis ont été maintenus dans le cadre de cet accord.
On sait aussi qu’en permettant à l’Ukraine d’exporter en Europe beaucoup de blé et de viande de poulet sans droits de douane, on facilite la pression mise par la grande distribution sur nos agriculteurs, ce qui fait reculer la souveraineté alimentaire de la France.
Importé par des pays européens déficitaires en blé pour produire du pain, le blé ukrainien a pris des parts de marché au détriment du blé français chez nos voisins. Ce qui a maintenu en France des prix inférieurs aux coûts de production trois années de suite. On a aussi vu croître les ventes farines en sachets importées de Pologne et d’Allemagne dans les rayons de nos grandes surfaces. Du fait de prix trop bas et du recul des exportations en volume, la filière agricole et agroalimentaire française est passée d’un excédent commercial de 6,2 milliards d’euros en 2017 à un déficit de 0,8 milliard en 2025. Tout indique que la situation va empirer en 2026 en raison des conséquences de la sécheresse.
Spéculation à la baisse sur les jeunes bovins
La volonté de sous-rémunérer le travail des paysans ne se limite pas aux enseignes de la grande distribution. Hier la Fédération Nationale Bovine (FNB) d la FNSEA qui représente les éleveurs de bovins des races à viande que sont la Blonde d’Aquitaine, la Charolaise et la Limousine publiait un communiqué faisant état d’une baisse de 50 centimes du kilo vif depuis le mois de mars des broutards, ces bovins maigres de dix mois exportés vivants pour l’engraissement en Italie et en Espagne. La demande reste pourtant soutenue et il manquera probablement 70.000 broutards pour l’exportation au cours du second semestre pour répondre à la demande dans ces deux pays. D’où cette réaction de Patrick Bénézit , éleveur bio dans le Cantal et président de la FNB :
« Sur le terrain, certains acteurs s’activent à expliquer qu’il n’y a pas de place dans les ateliers d’engraissement pour y mettre des broutards. Pourtant, étrangement, avec 50 centimes de moins par kilo, les places se créent. Les éleveurs ne sont pas dupes. On ne peut nous expliquer qu’il n’y a plus de débouchés alors que les exportations sont maintenues et que la disponibilité du bétail manquera jusqu’à la fin de l’année. Les mensonges doivent cesser. Les éleveurs exigent le respect de leur travail ».
Comment interpréter cette situation ? On imagine que les intermédiaires qui achètent ces broutards destinés à l’exportation dans les salles de cotation de Châteaumeillant, de Cholet et de Mauriac estiment que la sécheresse en cours va obliger les éleveurs à vendre rapidement leurs broutards pour ne pas avoir à les nourrir avec les fourrages qu’ils ont récoltés en prévision de l’hiver. Les négociants intermédiaires comptent ainsi faire croître leurs marges via cette seule exportation d’animaux vivants, comme d’autres le font sur la viande de boucherie.
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