Christian Chavagneux, Hervé Nathan, Antoine de Ravignan, le 27 juin 2026

Entretien avec: Fabien Roussel, Secrétaire national du Parti communiste français, maire de Saint-Amand-les-Eaux
A moins d’un an de l’élection présidentielle, les idées fusent à gauche. Pour nourrir les débats et les réflexions, Alternatives Economiques a décidé d’interviewer plusieurs personnalités politiques de gauche afin d’éclairer comment, chez chacun et chacune, s’articule une vision du monde, un programme et des combats prioritaires.
Après Jean-Luc Mélenchon et Olivier Faure, nous poursuivons notre série d’entretiens avec le secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel. Il développe son plan de relance et de réindustrialisation de l’économie française, son choix du nucléaire ainsi que sur le modèle agricole, l’évolution de la protection sociale, l’immigration, etc., et ses priorités pour le quinquennat.
Comment jugez-vous la situation économique et budgétaire de la France ?
Fabien Roussel : La France traverse une crise grave. Nous sommes confrontés à un risque réel de récession. Mais je tiens à le dire immédiatement : ce n’est pas une fatalité. Nous avons les moyens de sortir de cette crise et d’en limiter les effets. Pour cela, il faut s’attaquer aux vrais sujets : l’énergie, la réindustrialisation, la pauvreté au travail, les salaires, les retraites. Une relance de l’économie par la consommation et par la production est possible. La situation est sérieuse, mais nous avons les moyens de nous en sortir.
Le débat budgétaire va bientôt revenir au premier plan. La réduction du déficit et de la dette doit-elle être une priorité ?
La question de la dette est devenue l’argument que l’on agite en permanence pour expliquer qu’on ne pourrait plus rien faire et qu’il faudrait uniquement réaliser des économies. Je trouve cela insupportable ! Quand on entend dire qu’il serait impossible de débloquer quelques milliards pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants ou contre la pédocriminalité parce que « la France est fauchée », c’est scandaleux. Notre pays dispose d’immenses richesses. Je dirais même qu’il est assis sur un tas d’or, à condition d’aller chercher l’argent là où il se trouve.
Bien sûr, nous sommes favorables à une meilleure répartition des richesses, à une fiscalité plus juste et à une contribution plus importante des très grandes fortunes et du capital. Mais je ne voudrais pas en rester là. Taxer davantage les plus riches ne suffira pas en soi à résoudre la question de la dette, il faudra aussi produire davantage de richesses.
C’est pourquoi nous mettons l’accent sur la réindustrialisation, l’investissement et le développement de l’emploi, notamment dans les services publics. Il faut relancer l’économie par les salaires et par l’activité. La production de richesses est une question centrale. À choisir, je préfère que la dette augmente temporairement pour financer des investissements utiles qui permettront demain de créer davantage de richesses et de mieux la rembourser.
Comment réindustrialiser la France ?
D’abord, il faut sortir de la logique des traités de libre-échange qui ont fait beaucoup de mal à notre industrie, à notre agriculture et à notre économie. Pour autant, nous ne voulons pas remplacer le libre-échange par un protectionnisme nationaliste fondé uniquement sur les droits de douane. On voit aujourd’hui aux Etats-Unis que cette stratégie renchérit les prix pour les consommateurs. Les droits de douane finissent par être payés par les ménages. Nous préférons utiliser un autre levier : l’investissement.
Nous proposons la création d’un Fonds d’avenir doté de 500 milliards d’euros afin de financer la réindustrialisation, la création d’emplois, la formation et la planification écologique
Nous proposons la création d’un Fonds d’avenir doté de 500 milliards d’euros afin de financer la réindustrialisation, la création d’emplois, la formation dans les filières stratégiques, mais aussi les investissements indispensables à la transition écologique et énergétique. Ce fonds pourrait accorder des prêts à taux zéro, voire à taux négatif, ou soutenir directement des investissements stratégiques. Je préfère créer des emplois et des richesses utiles plutôt qu’accepter le déclin industriel. L’objectif est que l’industrie reviennent à 12 % du PIB contre moins de 10 % aujourd’hui.
D’où viendraient ces 500 milliards d’euros ?
Nous proposons de nous appuyer sur le pôle public bancaire, notamment la Caisse des dépôts et Bpifrance. Ce fonds serait mobilisé sur cinq ans, soit 100 milliards d’euros par an. Parallèlement, nous devons mieux utiliser l’argent public.
Aujourd’hui, près de 200 milliards d’euros d’aides publiques sont versés chaque année aux entreprises sans véritables contreparties. Ces aides n’ont pas empêché la désindustrialisation. Dans certains cas, elles l’ont même accompagnée. Nous voulons conditionner ces soutiens publics à des critères sociaux, écologiques et territoriaux, sous le contrôle des salariés et des élus locaux.
Vous faites de l’énergie un axe central de votre projet économique. Pourquoi ?
Parce que la question énergétique est aujourd’hui au cœur des grands enjeux géopolitiques et économiques. La France dispose d’un atout considérable avec son parc nucléaire. Nous produisons une électricité largement décarbonée et nous pourrions utiliser cet avantage beaucoup plus efficacement.
Nous devrions pouvoir proposer l’électricité la moins chère d’Europe. C’est un avantage compétitif que nous n’exploitons pas suffisamment. Pour cela, il faut sortir de la logique spéculative actuelle du marché européen de l’électricité afin de retrouver la maîtrise de nos coûts. Nous ne devons pas hésiter à utiliser notre parc nucléaire, je regrette que la France n’ait pas pleinement fait ce choix au cours des dix dernières années.
S’agissant des investissements futurs, faut-il investir dans un nouveau programme nucléaire ou privilégier les renouvelables ?
Nous avons besoin des deux. D’ici à 2050, nous estimons qu’il faudra pratiquement doubler la production française d’électricité pour répondre aux besoins liés à la réindustrialisation, à l’électrification des usages et à la décarbonation de l’économie. C’est pourquoi nous proposons la mise en service de vingt réacteurs EPR2 ainsi que douze petits réacteurs modulaires d’ici à 2050. Cette orientation constitue une différence importante avec d’autres formations de gauche. Nous faisons de la réindustrialisation et de l’électrification du pays des priorités majeures.
Et si, dans la révision de ses scénarios attendue pour la fin de l’année, RTE estimait qu’un mix comportant moins de nucléaire serait plus efficace économiquement ?
Je fais confiance aux ingénieurs de RTE. Là où nous divergeons, ce n’est pas sur les calculs techniques, c’est sur les hypothèses de départ. La plupart des scénarios ne reposent pas sur une ambition suffisamment forte de réindustrialisation du pays. Or c’est précisément là que se situe notre différence. Je regrette d’ailleurs la disparition des grands outils de planification et d’aménagement du territoire dont la France disposait autrefois.
Des travaux de France Stratégie montrent qu’une part plus élevée de l’industrie dans le PIB permettrait de créer plusieurs centaines de milliers d’emplois supplémentaires. C’est cette ambition que nous voulons poursuivre. Si nous voulons réellement réindustrialiser la France, il faut dimensionner notre politique énergétique en conséquence.
Avez-vous évalué le coût de cette stratégie, et notamment le coût de votre programme nucléaire ?
Nous avons élaboré un plan climat qui est le résultat de deux années de travail avec des chercheurs, des climatologues et des spécialistes de différents secteurs : bâtiment, transports, agriculture, industrie ou encore aérien. Ce plan détaille les trajectoires permettant d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Nous estimons que la planification écologique nécessite environ 60 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an. Une partie de ces financements existe déjà. Le reste s’inscrit dans notre programme d’investissement annuel de 100 milliards d’euros.
La planification consiste à définir des objectifs clairs et à mobiliser les moyens nécessaires. La démocratie consiste à associer les citoyens, les élus locaux, les salariés et les entreprises aux décisions
Au-delà du nucléaire, quelle est votre méthode pour réussir la transition écologique ?
Notre méthode repose sur deux piliers : la planification et la démocratie. La planification consiste à définir des objectifs clairs et à mobiliser les moyens nécessaires pour les atteindre. La démocratie consiste à associer les citoyens, les élus locaux, les salariés et les entreprises aux décisions. Nous voulons construire les solutions avec les Français plutôt que les leur imposer.
Prenons l’exemple des difficultés industrielles que traverse aujourd’hui notre pays. Nous proposons que, dans chaque région, des instances réunissent élus, salariés, entreprises et banques afin d’examiner toutes les solutions possibles avant qu’un site industriel ne ferme. Notre philosophie est simple : inciter avant d’interdire.
Comment concilier réindustrialisation, production agricole et préservation de l’environnement ?
D’abord, je considère que le bilan agricole d’Emmanuel Macron est l’un des plus mauvais de son quinquennat. La France était une grande puissance agricole exportatrice. Nous devenons progressivement importateurs sur un certain nombre de productions. C’est un recul économique, mais aussi une perte de souveraineté. Nous avons perdu près de 100 000 exploitations agricoles en dix ans, et si cette tendance se poursuit, nous risquons de ne plus avoir d’agriculteurs demain. Il faut donc mettre en place un grand plan d’accompagnement des jeunes agriculteurs, avec une stratégie foncière et des prêts à taux zéro.
Nous voulons réformer la politique agricole commune afin que les aides ne soient plus liées à la surface exploitée. Elles doivent être allouées par actif agricole et être plafonnées. Par ailleurs, il faut soutenir les circuits courts et permettre aux collectivités locales de privilégier davantage les productions locales dans leurs achats pour les écoles, les cantines ou les établissements publics. L’objectif est simple : permettre aux agriculteurs de vivre correctement de leur travail.
Quelle est votre position sur les bassines et la gestion de l’eau ?
L’eau est devenue un enjeu majeur. Nous proposons la création de véritables « parlements de l’eau » à l’échelle des territoires et des bassins versants. Les agriculteurs, les élus, les habitants et l’ensemble des usagers devraient participer aux décisions concernant la gestion de cette ressource. Personne ne peut prétendre être propriétaire de l’eau. Les choix relatifs aux retenues, à la protection des nappes phréatiques ou à l’entretien des cours d’eau doivent être décidés collectivement.
Vous soulevez également la question de l’intelligence artificielle et des centres de données.
Oui, parce qu’il s’agit d’un sujet dont on parle encore trop peu. La France investit massivement dans les centres de données. C’est important pour notre souveraineté numérique et pour le développement de l’intelligence artificielle, mais ces infrastructures consomment énormément d’électricité et d’eau. Nous devons donc anticiper leurs conséquences sur l’aménagement du territoire. Je pense notamment aux Hauts-de-France, où de nombreux projets sont envisagés. Il faut s’assurer que ces implantations ne créent pas demain de tensions sur la ressource en eau ou sur les capacités électriques locales. Là encore, seule une véritable planification permet d’anticiper ces enjeux.
Faut-il aller plus loin dans la réduction des pesticides ?
Lorsqu’un produit est reconnu comme dangereux pour la santé ou pour l’environnement, il doit être interdit et remplacé. Mais il faut également tenir compte du fait que les agriculteurs utilisent aujourd’hui des produits autorisés par les pouvoirs publics. La responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur eux. Lorsque la science établit qu’une substance est nocive, il faut agir. Mais ces évolutions doivent être construites avec les agriculteurs et non contre eux.
Les agriculteurs que je rencontre sont souvent les premiers à souhaiter des alternatives efficaces lorsqu’un produit pose problème. Le débat doit donc s’appuyer sur les connaissances scientifiques et sur l’accompagnement des exploitants plutôt que sur la stigmatisation.
Je refuse l’idée selon laquelle l’industrie manufacturière appartiendrait au passé. Nous avons besoin de produire davantage en France
Votre objectif de porter l’industrie à 12 % du PIB peut paraître modeste. Et de quelle industrie parlons-nous ?
Je suis d’accord : si nous raisonnions à quinze ou vingt ans, l’objectif devrait être plus élevé. Mais atteindre 12 % du PIB en cinq ans, avec la création de plus de 700 000 emplois industriels, cela constituerait déjà une rupture majeure. Je refuse l’idée selon laquelle l’industrie manufacturière appartiendrait au passé. Nous avons besoin de produire davantage en France. Sinon, nous continuerons à importer des biens que nous pourrions fabriquer nous-mêmes et à perdre des emplois industriels.
Je pense notamment à l’automobile : je regrette que certains constructeurs investissent massivement à l’étranger pour produire des véhicules qui sont ensuite vendus en France. Il devrait exister un véritable contrat entre les entreprises et la nation : lorsqu’une entreprise bénéficie d’un soutien public, elle devrait s’engager à produire davantage sur le territoire national. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille négliger le numérique ou l’intelligence artificielle. Au contraire : ces secteurs sont stratégiques pour notre souveraineté économique. Mais ils ne remplacent pas l’industrie. Nous avons besoin des deux.
La réindustrialisation pose aussi la question de la main-d’œuvre. Quel rôle l’immigration peut-elle jouer dans cette stratégie ?
Concernant le besoin de main-d’œuvre, avant de parler d’immigration, parlons de formation, de salaires. Pendant des décennies, la France disposait de filières industrielles puissantes, adossées à des lycées professionnels, des BTS et des formations techniques qui formaient des soudeurs, des chaudronniers, des électriciens ou des mécaniciens. Cet écosystème a été en grande partie fragilisé ou abandonné. C’est l’une des causes majeures de nos difficultés actuelles.
La première réponse consiste donc à réinvestir massivement dans la formation professionnelle, à revaloriser ces métiers, par les salaires notamment, et à améliorer les conditions de travail. Aujourd’hui encore, de nombreuses entreprises peinent à recruter parce que ces professions ont été dévalorisées et souvent mal rémunérées.
Quelle est, alors, votre position sur l’immigration de travail ?
Je suis frappé par une contradiction. Une partie de la droite et de l’extrême droite passe son temps à dénoncer l’immigration. Puis, dans le même temps, certains expliquent qu’il faudra faire venir davantage de travailleurs étrangers pour répondre aux besoins de l’économie, réduisant les êtres humains à une simple variable économique.
Notre priorité doit être la régularisation des travailleurs sans papiers qui vivent et travaillent déjà en France. Ils occupent déjà des emplois utiles, participent à l’activité économique, paient souvent des impôts et contribuent à la vie du pays. Leur accorder des droits est une question de justice.
Comment financer un renforcement de l’Etat social dans un contexte budgétaire contraint ?
La réponse doit être cohérente avec tout ce que nous venons d’évoquer. Si nous produisons davantage, si nous créons plus d’emplois, avec plus de salaires et plus de cotisations, plus de gens qui paient des impôts, et si, de plus, les salaires progressent, nous augmentons mécaniquement les recettes de la protection sociale. Plus il y a de salariés et plus ils sont correctement rémunérés, plus le financement de notre modèle social est solide.
Il existe un second levier. Aujourd’hui, les revenus du travail financent largement la protection sociale, tandis que les revenus financiers ne cotisent pas. Nous proposons donc qu’ils cotisent, comme tout le monde, et participent au financement de notre système social.
Nous proposons une cotisation spécifique sur les revenus financiers afin de rapprocher davantage le traitement du capital de celui du travail
Comment ?
Avec la création d’une cotisation sur les revenus financiers. Les détenteurs de revenus financiers acquittent des impôts – la CSG, la CRDS –, mais ils ne cotisent pas, comme les salariés à hauteur de 11 %, à la Sécurité sociale. Nous proposons donc une cotisation spécifique afin de rapprocher davantage le traitement du capital de celui du travail.
Si vous deviez résumer votre projet en quelques priorités, lesquelles retiendriez-vous ?
La première priorité, c’est le pouvoir d’achat. Il faut augmenter non seulement le Smic, mais aussi l’ensemble des salaires. Nous proposons le rétablissement d’un mécanisme d’échelle mobile des salaires. Nous voulons également augmenter les pensions de retraite, garantir qu’aucune pension ne soit inférieure au Smic, réduire la TVA sur les produits de première nécessité et faire baisser les factures d’électricité.
La deuxième priorité, c’est l’emploi et la réindustrialisation. C’est tout le sens du fonds de 500 milliards d’euros que nous proposons afin de soutenir l’industrie, la transition écologique et les services publics. L’école, la santé, la justice, la sécurité ou encore la recherche ont besoin d’investissements massifs.
La troisième priorité, c’est la justice fiscale. Nous voulons conditionner les aides publiques aux entreprises, rétablir l’ISF et mieux taxer les revenus du capital afin de redonner à l’Etat des marges de manœuvre budgétaires.
La quatrième priorité concerne le climat et l’énergie. Nous voulons engager rapidement une grande conférence nationale de planification écologique afin de mettre en œuvre notre Plan climat, travaillé avec de nombreux spécialistes.
Enfin, la cinquième priorité est la paix. La France doit retrouver une politique étrangère indépendante, capable de dialoguer avec l’ensemble des régions du monde et de développer des coopérations équilibrées, notamment avec les pays du Sud et les grandes puissances émergentes.
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