Tous ces privilèges qui restent à abolir, l’analyse

Le 4 août 1789, l’Assemblée constituante votait la fin des privilèges de l’Ancien Régime. Mais pour atteindre l’idéal révolutionnaire d’une société égalitaire, il en reste encore quelques-uns à faire tomber. Liste non exhaustive des bénéfices et passe-droits des plus aisés.

Photo Eric TSCHAEN/REA

Photo Eric TSCHAEN/REA

À l’hôtel des Menus-Plaisirs de Versailles, la nuit du 4 août 1789 est agitée. Dans un de ces moments d’effervescence que seules les révolutions savent offrir, l’Assemblée constituante vote la fin des privilèges féodaux. La fougue politique du club des Bretons, futurs Jacobins, emporte avec elle les fondements de l’Ancien Régime. Pourtant, 234 ans plus tard, les fractures perdurent. C’est qu’un ordre inégalitaire, capitaliste et bourgeois, en a remplacé un autre. Il reste des privilèges à précipiter au tombeau. « L’Humanité magazine » vous en fait l’inventaire (non exhaustif).

L’héritage, le nerf de la guerre

Dans plusieurs de leurs travaux, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont montré combien la transmission d’un patrimoine, financier ou matériel, était cruciale dans la perpétuation des dynasties fortunées. Depuis une trentaine d’années, l’héritage a tendance à s’accroître au point de devenir la première cause d’inégalité en France. Le système actuel de taxation, progressif, n’est pas exempt de critiques, en raison notamment de ses nombreux dispositifs d’exonération et d’exemption. Le 0,1 % des plus riches hérite en moyenne de 13 millions d’euros par tête… soit 180 fois l’héritage médian de l’ensemble des Français. Continuer la lecture de Tous ces privilèges qui restent à abolir, l’analyse

Alliance, FNSEA, Total, Uber : comment les lobbies ont pris le pouvoir dans les ministères

Alliance, FNSEA, Total, Uber… Organes syndicaux ou grandes firmes privées, ils ont gagné une influence démesurée au sein des gouvernements successifs, remportant la plupart des arbitrages. Au point d’être suspectés de cogérer la politique nationale avec les ministres.

Entre Gérald Darmanin et Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale, c'est l'amour fou. Nombre d’organisations syndicales rêveraient d’une oreille aussi attentive de leur ministère de tutelle. © AFP

Entre Gérald Darmanin et Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale, c’est l’amour fou. Nombre d’organisations syndicales rêveraient d’une oreille aussi attentive de leur ministère de tutelle. © AFP

On dit d’eux qu’ils sont les « vrais maîtres de Beauvau ». Le couple Alliance-Unsa police, bloc syndical majoritaire parmi les policiers, a démontré, dans l’affaire des policiers de Marseille, à quel point il pouvait imposer son agenda au ministère de l’Intérieur. Mais ils ne sont pas les seuls : la FNSEA sur les dossiers agricoles, le Medef sur les réformes économiques, Uber sur le droit du travail… Plusieurs groupes d’intérêt, syndicaux ou privés, occupent un poids démesuré dans les tractations et les décisions élaborées au sein des ministères, jouant du rapport de force et profitant, souvent, de convergences de vues politiques avec les membres de l’exécutif.

L’affaire n’est pas neuve. Mais elle a pris un coup d’accélérateur avec les macronistes. Les lobbyistes ne sont plus seulement reçus régulièrement dans les bureaux ministériels. Certains y travaillent. La majorité présidentielle est passée maîtresse dans l’art du pantouflage et du rétropantouflage, comme si public et privé étaient deux mondes indifférenciés.

Karl Marx et Friedrich Engels : en lettres capitales

Riche de milliers de missives, la correspondance entre Karl Marx et Friedrich Engels témoigne de leur amitié et de leur collaboration intellectuelle étroite. Un véritable laboratoire théorique où sont formulées, dès 1847, des propositions concernant le futur Manifeste du Parti communiste.

Dans la correspondance partagée entre Friedrich Engels (à gauche) et Karl Marx, on trouve aussi bien les traces de l’activité publique des deux auteurs que des témoignages irremplaçables sur leur vie privée © Photo12

Dans la correspondance partagée entre Friedrich Engels (à gauche) et Karl Marx, on trouve aussi bien les traces de l’activité publique des deux auteurs que des témoignages irremplaçables sur leur vie privée © Photo12

La correspondance de Marx et Engels représente une part tout à fait considérable de leurs écrits. Les deux auteurs envoyaient des lettres presque tous les jours à de multiples destinataires et sur tous les sujets possibles.

On en a conservé plusieurs milliers, auxquelles il faudrait ajouter toutes celles qui ont été perdues pour se faire une image exacte de leur activité d’épistoliers. Nombre de ces textes n’ont pas encore été traduits en français, mais on dispose déjà de 13 volumes de correspondance qui couvrent une période allant de 1835 à 1880, publiés par les Éditions sociales depuis les années 1970.

Brouillons et ratures constituent les marques d’une pensée vivante

Au sein de ce massif de lettres, on trouve aussi bien les traces de l’activité publique des deux auteurs que des témoignages irremplaçables sur leur vie privée. Sans cette correspondance, il aurait sans doute été impossible de retracer leur biographie avec autant de précision. Continuer la lecture de Karl Marx et Friedrich Engels : en lettres capitales

Est-ce que la politique a encore besoin du marxisme?

Je ne suis pas du tout convaincue que l’anti-Dühring dont il est question dans l’article qui suit, rende le marxisme abordable pour tous, effectivement les aspects polémiques sont souvent fastidieux et c’est un “pavé”. Mais la question que pose cet article est bien réelle : dans l’état d’inculture théorique où se trouvent aujourd’hui la masse des militants et la quasi totalité des dirigeants politiques, la théorie marxiste en Europe, et singulièrement en France n’a plus d’influence sur le débat politique. Personne ne semble avoir jamais lu une ligne de Marx, peut-être les trois premières pages du Manifeste, même si le marxisme connait un regain d’intérêt auprès des chercheurs. Après l’eurocommunisme et la contrerévolution avec “la trahison de la “gauche”, le niveau du débat, les propositions programmatiques sont en rupture totale avec le niveau le plus basique du marxisme, même pas du léninisme ou des autres penseurs. Comme ça parait plus facile, ce qui est inexact, on a vaguement assimilé quelques pages de Gramsci, nous en sommes à un socialisme de la distribution, “un moralisme” dans l’analyse du capital, toute chose étrangère à l’analyse marxiste. Il serait presque rassurant de constater à quel point la social démocratie allemande pourtant sous la direction d’Engels était majoritairement la proie de courants aussi dévoyés que Dühring après Lassalle, (Dühring, aussi violemment antisémite que Proudhon, annonce le nazisme et pas seulement parce qu’il est antisémite). l’héritier d’Engels étant Kautsky, sans parler du socialisme français où le “marxiste était Guesde qui s’est rallié à l’union sacrée. Le vrai problème est que cette coexistence en particulier face à la guerre ou au colonialisme s’est toujours traduite (sauf dans le cas de Jaurès) en trahison. l’antidühring se bat pour une dialectique matérialiste en sciences, dénonce le positivisme et Engels montre comment se fait jour à travers le succès des théories confuses d’universitaire comme Dühring, l’exigence d’une vision globale qui peut être aussi une éducation au marxisme. Actuellement, en France, en Europe, dans une période de développement scientifique, cette soif d’une vision globale débouche sur à la fois l’anti-science, les délires complotistes, et dans le même temps on retrouve ce besoin d’une compréhension globale dans une situation d’inculture de masse. Est-ce qu’il y a une exigence théorique ? Comment initier au matérialisme non seulement historique mais dialectique des gens qui ne lisent plus. Comment reconstruire la capacité à des raisonnements qui admette au moins le développement des contradictions? Un autre aspect important est le choix de Engels et de Marx, dont nous avons déjà fait état à propos du programme de Gotha, celui de la coexistence – mais séparée en deux courants – entre un socialisme de la distribution, et à côté le marxisme, il y a là une question qui se pose en théorie et en pratique même si elle rarement abordée en tant que telle. Mais pour répondre à ma question : oui la politique a plus que jamais besoin de théorie et de Marx en premier lieu, mais ce besoin visiblement est totalement ignoré et chacun s’estime socialiste, communiste, sans que ce besoin effleure sa conscience. Pourtant dans une société, l’idéologie dominante étant celle de la classe dominante on voit mal comment y échapper sans travailler son mode de pensée spontanée, de celui qui nous fait percevoir que le soleil tourne autour de la terre, on le travaille par les luttes contre l’exploitation mais en intégrant l’expérience de celle-ci dans une conception de monde au-delà de la conscience spontanée qu’on en a. (note de Danielle Bleitrach dans histoireetsociete) .

Marxisme – L’Anti-Dühring de Friedrich Engels rend le marxisme abordable par tous ?

mercredi 26 juillet 2023, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 26 juillet 2023).

Portée de l’« Anti-Dühring » Version PDF de L’Anti-Dühring : http://mai68.org/spip2/IMG/pdf/anti… 

https://assawra.blogspot.com/2023/0…

Portée de l’”Anti-Dühring”
Par Émile Bottigelli dans Avertissement, “Anti-Dühring” par Friedrich Engels
Éditions sociales – 1971

Si nous essayons de nous remémorer la situation dans laquelle Engels a entrepris de répondre de façon aussi magistrale à Dühring, il faut reconnaître qu’elle n’était pas pour lui une grande source d’encouragement. Certes l’Allemagne possédait un parti socialiste qui avait surmonté le stade de la secte lassallienne. A chaque élection le nombre de voix socialistes augmentait. Le parti possédait près de quarante organes de presse et était en mesure d’utiliser le Reichstag comme tribune de propagande à l’échelon national. Mais l’unité s’était réalisée à Gotha sur des bases qui trahissaient la faiblesse idéologique des dirigeants. Il était clair que le Manifeste communiste ou Le Capital étaient à peine connus. La lutte souvent héroïque du parti se situait sur un plan strictement politique. Continuer la lecture de Est-ce que la politique a encore besoin du marxisme?

Mort de Sinéad O’Connor, l’incomparable

La chanteuse irlandaise, voix sublime et écorchée vive, est décédée mercredi 26 juillet dans sa cinquante-septième année après plusieurs épisodes dépressifs. Elle aura marqué la décennie 90 de sa présence solaire, de ses convictions inébranlables et de projets discographiques remarquables.

Une photo non datée de la fin des années 1980 montre Sinead O'Connor se produisant à Vancouver, au Canada.

Une photo non datée de la fin des années 1980 montre Sinead O’Connor se produisant à Vancouver, au Canada.
AFP

On savait la gueule d’ange en proie à des démons. Ils auront finalement eu sa peau, à 56 ans seulement, âge absurde pour mourir. Sinéad O’Connor, promesse de la scène musicale des années 1990, aura refusé toutes les convenances, jusqu’à se perdre dans ses négations et dénégations. Si la figure en est devenue tragique, il serait dommage d’en rester là et d’oublier la voix qu’elle fut, bouleversante et courageuse.

La chanteuse, née en 1966 dans la banlieue de Dublin, subit quelques sévices familiaux avant de se risquer à voler à l’étalage. Direction la maison de correction et le pensionnat. Elle s’en évade pour pousser la chansonnette dans quelques bars dublinois. Sa voix assurée parvient jusqu’aux oreilles de The Edge, la guitariste du groupe U2, qui la fait chanter sur la bande originale du film  The Captive. Un an plus tard, elle sort, quasi seule, le superbe Lion and the Cobra (1987). La chanteuse a bien un peu du fauve et du serpent avec son allure sans concession, yeux de biche et crâne rasé. Continuer la lecture de Mort de Sinéad O’Connor, l’incomparable

Ecouter Oppeheimer

 

Nuage en champignon du bombardement atomique de Nagasaki, au Japon, le 9 août 1945.

Ici les gens n’ont plus d’oreilles… ne comptez pas sur la France… Tous les politiciens sont bien trop occupés à couvrir leurs propres mensonges avec comme unique but avoir la place à laquelle ils aspirent sous le feu des médias, sur les plateaux de télévision… Aucune preuve, mais on confirme le consensus et la gélatine molle qui tient lieu de conscience à chacun tressaute de temps en temps en se faisant peur avec un fascisme qu’ils installent… et la mort est leur métier parce qu’ils vont être de plus en plus nombreux à nous proposer la paix avec les arguments qui permettent d’accroitre les arsenaux d’armes… Oppenheimer est réhabilité faute de preuve, mais cela ne devrait pas suffire… (note et traduction de Danielle Bleitrach dans histoireetsociete)

 

PAR ROBERT KOEHLER

Écouter Oppenheimer, sept décennies plus tard

À peine 55 ans après sa mort, le gouvernement américain a rétabli l’habilitation de sécurité de J. Robert Oppenheimer, que la Commission de l’énergie atomique lui avait retirée en 1954, le déclarant non seulement communiste mais, selon toute vraisemblance, un espion soviétique. Continuer la lecture de Ecouter Oppeheimer

Philippe Corcuff : « Le confusionnisme renforce la possible victoire du RN en 2027 »

Pour le politologue/sociologue Philippe Corcuff, droite et extrême droite jouent sur l’effacement des repères politiques et sur une définition dévoyée de la République, pour avancer leurs pions en vue de conserver ou de prendre le pouvoir.

Pour Philippe Corcuff, faire un parallèle entre la Macronie et le RN revient à effacer la frontière symbolique entre l’extrême droite et le reste de l’échiquier politique. © AFP/Stéphane de Sakutin

Pour Philippe Corcuff, faire un parallèle entre la Macronie et le RN revient à effacer la frontière symbolique entre l’extrême droite et le reste de l’échiquier politique. © AFP/Stéphane de Sakutin

Comment le confusionnisme favorise-t-il les tentatives d’excommunication de la gauche du camp républicain ?

Le confusionnisme, c’est cette grande hybridation, pas forcément consciente, des thèmes de gauche, de droite et d’extrême droite. C’est une sorte d’ère du temps, l’effondrement des repères et des clivages, qui efface progressivement la frontière symbolique avec l’extrême droite.

Cette dernière en est consciente et veut diaboliser la gauche à son tour pour apparaître comme la seule alternative. La droite, LR ou macroniste, veut quant à elle marquer la gauche à la culotte après les retraites et la mort de Nahel, deux forts moments de colère sociale. Continuer la lecture de Philippe Corcuff : « Le confusionnisme renforce la possible victoire du RN en 2027 »

Racisme dans la police : « c’est comme ça qu’ils font régner l’omerta et la terreur » (Dossier)

Dans de nombreuses villes, la mort de Nahel M. a provoqué l’indignation et réveillé la colère des jeunes hommes victimes de discriminations et de violences policières au quotidien. Plusieurs d’entre eux témoignent auprès de l’Humanité d’épisodes de brutalité dont ils ont été la cible.

Selon un rapport du Défenseur des droits paru en 2017, les jeunes hommes perçus comme Noirs ou Arabes ont vingt fois plus de probabilités d’être contrôlés que le reste de la population. © Alain ROBERT/SIPA

Selon un rapport du Défenseur des droits paru en 2017, les jeunes hommes perçus comme Noirs ou Arabes ont vingt fois plus de probabilités d’être contrôlés que le reste de la population. © Alain ROBERT/SIPA

« Ce qu’il m’est arrivé, c’est assez banal finalement. » C’est avec un ton presque détaché que Sofiane (1), 27 ans, revient sur sa rencontre, il y a quelques années, avec des policiers dans le quartier Pablo-Picasso à Nanterre (Hauts-de-Seine), d’où était originaire Nahel M., tué par un agent lors d’un contrôle routier, le 27 juin.

Le jeune homme roulait «  un peu vite » avec la voiture de sa mère, ce soir-là, alors qu’il déposait un ami chez lui. Il avait 22 ans. « J’avais remarqué qu’une voiture de police me suivait mais je n’y ai pas prêté attention, ils n’avaient pas mis les gyrophares. » Au moment où il s’arrête, un policier approche, met un coup de pied dans le véhicule et lui intime d’en sortir. Le ton monte, mais Sofiane ne descend pas. « Le policier ouvre la porte et me met un coup de pied dans la tête avec ses grosses bottes de sécurité. » Continuer la lecture de Racisme dans la police : « c’est comme ça qu’ils font régner l’omerta et la terreur » (Dossier)

Olympe de Gouges, histoire ou mystification ? par Florence Gauthier

Olympe de Gouges, voici les faits rétablis par une historienne, non les femmes, celle du peuple n’étaient pas des animaux couchés dont une sainte défendit les droits ça c’est l’histoire que l’on vous invente… aurez-vous la force de vous déniaiser et de refuser que l’on transforme l’histoire en produit de magazine pour les salons de coiffure… De cela dépend aussi votre positionnement actuel en particulier féministe… La promotion d’Olympe de Gouges, et maintenant nous en sommes à Marie Antoinette, fait partie de la manière dont on prétendu opposer le féminisme valeur de progrès, à la révolution devenue réaction tyrannique. Ce travail sur la mémoire historique s’est effectué dans un négationnisme dans lequel la gauche a utilisé les arguments de la droite. Le rôle d’un Loren Deutsh qui n’est en rien un historien, mais un acteur aux sympathies réactionnaires dans les brochures officielles de la ville de Paris, joue un rôle dans cette vulgarisation antirévolutionnaire. Ici il s’agit de rétablir les faits à partir d’un article hagiographique paru dans Marianne en 2013. (Note de Danielle Bleitrach pour histoire et société)


dimanche 15 septembre 2013
par Florence Gauthier

À propos de l’article « Olympe de Gouges, une femme contre la Terreur », de Myriam Perfetti, paru dans Marianne, n°852 du 17-23 août 2013, p. 76-79.
Par Florence Gauthier, historienne, Université Paris 7 – Diderot.

Je viens de lire cet article et j’en reste perplexe. Que d’erreurs accumulées ! que de fantaisies ! et qui conduisent dans leur simple logique à des interprétations fausses ou fallacieuses qui leurrent le lecteur sur les faits, au lieu d’éclairer sa lanterne. Il y a une question de méthode qui se pose ici!

Le chapeau de l’article résume la thèse de l’auteur : « Elle (Olympe de Gouges) fut la première des féministes et le paya de sa vie ». Dans le rappel chronologique, on peut lire : « Arrêtée en juillet 1793 pour avoir violemment interpellé Robespierre », elle « est condamnée à mort ».

Le rappel de ses activités est plein d’enthousiasme pour « la pionnière », qui donna « l’acte fondateur d’un féminisme qui ignorait son nom », elle est même comparée à Simone de Beauvoir, à Hypatie philosophe néoplatonicienne du IVe siècle de notre ère, et aux Femen dans leur récent combat en Tunisie, et tout cela en même temps ! Et puis encore, cette femme « en avance sur son temps » a tant apporté par ses « anticipations » : elle a prévu « le Pacs avec deux cents d’avance » ! et même « l’impôt sur le revenu » ! et puis encore des réformes sociales, « qui ne seront mises en place qu’au… XXe siècle »… Elle se réclame de la justice sociale, de l’égalité en droits entre les sexes, du droit au divorce, de la recherche en paternité et se prononce pour l’abolition de la peine de mort.
Elle fut arrêtée le 20 juillet 1793 pour avoir placardé des affiches politiques à Paris, condamnée par le Tribunal révolutionnaire, le 2 novembre suivant, et exécutée le lendemain.

Elle aurait donc été exécutée pour son féminisme précurseur en rédigeant une déclaration des droits de la femme et de citoyenne, qui se serait heurtée à la misogynie de « la » Révolution et plus précisément de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui, selon l’auteur de l’article, serait « paradoxale ». Pourquoi ? Je cite l’article : « Car le paradoxe majeur de la Révolution française, fondée sur l’universalité du droit naturel, est qu’elle écarta des droits politiques et civiques la moitié de la société ».

Ceci dit, l’auteur de l’article hésite sur ce point précis puisqu’elle écrit : « Ainsi, le 30 octobre 1793, la Convention déchoit les Françaises de leur statut de citoyennes, accordé par la Législative. » À lire ce passage, on comprend que la Déclaration des droits, votée le 26 août 1789, aurait écarté les femmes de leurs droits politiques. Ensuite, l’Assemblée législative, élue au suffrage censitaire et renversée par la Révolution du 10 août 1792, aurait « accordé » le statut de citoyenne aux femmes. Mais, la Révolution du 10 août 1792 supprima la Constitution censitaire de 1791. Une nouvelle assemblée, la Convention, élue au suffrage universel proclama la République le 22 septembre 1792, et c’est elle qui aurait retiré le statut de citoyenne aux femmes, le 30 octobre 1793 ! Que de confusions et d’inventions bizarres !

Démêlons la question du droit de vote pour commencer.
Le Roi, en convoquant les États généraux, faisait appel à une institution qui n’avait pas été réunie depuis 1614 ! mais qui existait depuis la fin du Moyen-âge. Le Roi ne pouvait gouverner sans conseil et les États généraux représentaient le conseil élargi du Roi, réuni en cas de problèmes graves : c’était le cas en 1789.
Ces États généraux réunissaient les députés élus par les trois ordres du Royaume, ceux du clergé et de la noblesse qui formaient moins de 3% de la population, le « reste » se retrouvait dans le Tiers-état. Le mode d’élection fut précisé par le Roi, le 24 janvier 1789, pour le Tiers-état : une voix par chef de feu ou maisonnée. Le vote des députés se ferait dans les assemblées primaires de villages et, pour les villes, dans les corps de métier et dans les quartiers pour la nombreuse population, qui travaillait hors corps de métier.
Les femmes n’étaient pas exclues du vote pour cause de sexe et c’est l’ignorance et les préjugés qui conduisent à penser que tel serait le cas. Les femmes votaient dans les assemblées villageoises et urbaines au Moyen-âge, depuis l’instauration des chartes et coutumes [1]. De plus, en 1789, de nombreuses femmes étaient chefs de feu et participèrent, de droit, aux élections des assemblées primaires du Tiers-état. Non, nos arrières-arrières grands-mères ne marchaient pas à quatre pattes !

Cette tradition du vote des femmes dans les assemblées primaires connut, à partir de la convocation des États généraux de 1789, un réveil remarquable dans tout le pays et le mouvement populaire, formé des deux sexes, en fit très vite l’institution démocratique par excellence de la Révolution. Les assemblées primaires, réorganisées en 1790 en communes villageoises et en sections de communes dans les grandes villes, continuèrent de se réunir de leur propre chef, pour discuter de la situation, participer aux débats, organiser manifestations et grandes journées, en un mot, construire une souveraineté populaire effective.
De 1789 à 1794, les partisans des formes de gouvernement monarchique et/ou aristocratique firent tous leurs efforts pour supprimer ces assemblées primaires communales, qui mettaient en pratique une démocratie sociale, à laquelle les femmes participaient.

La première grande atteinte à cette force démocratique fut l’établissement d’un système électoral censitaire par l’Assemblée constituante et sa mise en application avec les élections de l’Assemblée législative en septembre 1791. Ce système censitaire consistait à réserver les droits politiques aux citoyens mâles, qui payaient un taux d’impôt précis. Ce système fut appelé à juste titre « une aristocratie des riches » et n’admettait aucune femme, même riche. C’est bien de cette date que la tradition démocratique médiévale des assemblées primaires fut rayée, juridiquement, du droit constitutionnel français : en septembre 1791.
Mais, la Révolution du 10 août 1792 renversa cette constitution des riches, fonda la République et établit le suffrage universel, avec ses assemblées primaires communales. La Convention, élue en septembre 1792, était une nouvelle assemblée constituante, mais la nouvelle constitution fut retardée par le parti au pouvoir, la Gironde, qui craignait le mouvement démocratique. Ce fut avec une troisième Révolution, celle des 31 mai 2 juin 1793, que la nouvelle Constitution fut votée, en juin 1793, et maintint les assemblées primaires.

Il faut insister sur le fait suivant : le mouvement populaire, qui pratiquait depuis des siècles cette forme de démocratie communale, continua de se réunir dans ses assemblées primaires – avec les femmes – refusant d’appliquer le système censitaire mis en place par l’Assemblée constituante et fut soutenu par les partis démocratiques et les sociétés populaires. C’est ainsi que les partisans de l’aristocratie des mâles riches, ne parvint pas à s’imposer, comme le rythme des révolutions successives nous l’apprend. C’était cela même la révolution, à l’époque où le nom de Marianne signifiait : république démocratique à souveraineté populaire effective…
Il y eut de rudes luttes dans les sections de communes dirigées par les partisans de l’aristocratie des riches, pour que les gens du peuple – le menu peuple, comme on disait alors, dont les femmes – soient chassés au nom du cens électoral !
On lira avec fruit à ce sujet Les Sans-culottes, d’Albert Soboul (1968) et les Citoyennes tricoteuses de Dominique Godineau (1988), pour découvrir que, dans l’exemple de Paris, les sections de commune de l’Ouest, les beaux quartiers, avaient éliminé les pauvres dont les femmes (et toutes les femmes, même riches).
Ainsi, préjuger que les femmes étaient démunies de tout droit et que la Déclaration des droits naturels de l’homme et du citoyen, « le code de la théorie révolutionnaire », selon l’expression de Bernard Grœthuysen [2], était misogyne, c’est ignorer les faits et les réalités historiques.
Mais, j’insiste sur le point qui me paraît central : c’est bien le « peuple » qui effraye, qui « terrorise » les partisans de l’aristocratie des riches, le peuple avec ses hommes, ses femmes, ses enfants, le peuple qui parle « mille langues », comme l’écrivait Hébert dans le Père Duchesne, le peuple qui travaille, qui chôme, qui souffre, qui vit mal et gêne, par sa seule présence, les gens biens, les gens comme il faut, ceux qui expriment leur dégoût de classe par les termes méprisants de canaille et de populace… Henri Guillemin l’a bien vu, ce mépris, dans son pamphlet Silence aux pauvres ! (1989) et Arlette Farge [3], par exemple, a montré les conditions concrètes de vie du peuple dans ses nombreux travaux.

Il est nécessaire de rappeler que ce préjugé concernant la misogynie de la Déclaration des droits de 1789, a été introduit récemment par la « féministe » états-unienne Joan Scott, dont le livre a été traduit sous le titre La citoyenne paradoxale (1998), et qui a ainsi rendu suspectes:

1) la possibilité de penser un droit universel, c’est-à-dire un droit étendu à tous les individus du genre humain, ce qu’elle dénie à la Déclaration des droits de 1789,
2) et la possibilité d’inclure les deux sexes dans un seul terme, ce que fait pourtant la langue française dans un des usages du terme « homme », comme équivalent du terme grec anthropos, repris par exemple dans l’anthropologie, qui, semble-t-il jusqu’à ce jour, n’a pas privilégié le sexe masculin dans ses études… Faudra-t-il suspecter encore de misogynie les termes humanité ? ou genre humain ?

À ce sujet, je me permets de trouver étrange que l’auteur de l’article n’ait pas mentionné, dans la rubrique À lire, le livre de J. Scott. Il ne semble pas que ce soit par ignorance, car elle emploie le terme paradoxe pour exposer cette thèse, faisant référence implicite à ce bréviaire : « Car le paradoxe majeur de la Révolution française fondée sur l’universalité du droit naturel etc… » (voir plus haut cette phrase déjà citée). Alors, ce sera le lecteur de l’article qui ignorera la source…

Venons-en à Olympe de Gouges
Système censitaire et aristocratie des riches
Elle a publié son texte le plus intéressant, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en septembre 1791, au moment où l’Assemblée constituante achevait le vote de la Constitution censitaire de 1791. Ce texte met au féminin celui de la Déclaration de 1789 d’une façon remarquable, en l’encadrant par un préambule et un postambule, dans lesquels elle expose, avec force et clarté, ses revendications d’égalité en droits entre les deux sexes et les propositions qui lui tiennent à cœur. On notera toutefois, qu’elle se satisfait du système censitaire, qui excluait non seulement les femmes pour cause de sexe, mais aussi les pauvres, et qu’elle ne remet aucunement en cause cette seconde exclusion. Or, il est difficile de penser, qu’à cette date de septembre 1791, elle n’ait pas clairement saisi de quoi était faite cette exclusion par le cens électoral, étant donné les nombreux débats et luttes que le mouvement populaire avait développés depuis plus de deux ans. Mais, a-t-elle modifié son point de vue par la suite ? Non, elle maintint son choix politique en faveur d’une monarchie et d’une aristocratie censitaire. Voyons de plus près.

Liberté illimitée du commerce et loi martiale
Le 3 mars 1792, le maire d’Étampes, Simonneau, qui défendait la politique de liberté illimitée du commerce des grains, fut tué dans une révolte populaire, au moment même où il décrétait la loi martiale. Cette politique, poursuivie par l’Assemblée législative, autorisait la spéculation à la hausse des prix des subsistances, à commencer par celui du pain, et menaçait les bas salariés de famine. Des « troubles de subsistances », comme on les appelait, s’étaient développés dans tout le pays et l’Assemblée législative, qui gouvernait, n’hésita pas à décréter la loi martiale, une loi de guerre civile, qui faisait intervenir la force armée pour tirer sur les « séditieux ». Le maire Simonneau se trouvait partie prenante de cette politique à un moment où les troubles de subsistances s’étendaient d’une façon inouïe dans le Bassin parisien et contribuèrent à la Révolution du 10 août suivant [4].

Le gouvernement chercha à imposer « le respect de la loi » en organisant une fête en l’honneur de Simonneau, promu « héros » de la liberté illimitée du commerce.

Lors des préparatifs de cette fête, Olympe de Gouges s’occupa très activement de la participation des femmes et demanda à la reine son concours pour financer les costumes du « cortège des Dames françaises », qui devait rendre hommage à la liberté du commerce et à son moyen d’application, la loi martiale. Olympe écrivit des pétitions à la Commune de Paris et à l’Assemblée législative à ce sujet, dont on peut lire l’extrait suivant : « Les femmes, à la tête du cortège national, confondront les partis destructeurs et les factieux frémiront. »
On le voit, Olympe prenait parti activement en faveur de l’aristocratie des riches et de sa politique anti-populaire de spéculation à la hausse des prix des subsistances. Elle ne s’indignait pas des conséquences de ces hausses de prix qui, on le sait en détail, étaient non seulement « payées » par les bas salariés, les femmes au premier chef, mais entraînaient famines, maladies et crise de mortalité. Elle ne s’indignait pas davantage de la forme de terreur qu’était cette loi martiale qui substituait au débat politique, lorsqu’il s’agissait des revendications populaires, la proclamation d’un état de guerre [5]

Cette politique de liberté illimitée du commerce fut une des causes de la Révolution du 10 août 1792, qui renversa la Constitution censitaire de 1791. Mais le parti de la Gironde qui gouverna la République de septembre 1792 à juin 1793, poursuivit cette politique et refusa de répondre aux revendications paysannes en matière de réforme agraire et choisit de mener une guerre extérieure de diversion, ce qui le conduisit à l’échec.
La Gironde fut renversée à son tour par la Révolution des 31 mai-2 juin 1793 et la Constitution, enfin votée en juin 1793, supprima expressément la loi martiale. La politique montagnarde développa ensuite une politique démocratique et sociale en commençant par l’abolition de la féodalité par la loi, ce qui n’avait pas encore été réalisé juridiquement depuis 1789 et cinq années de jacqueries permanentes ! Elle entreprit une politique dite du « maximum », qui mettait fin à la liberté illimitée du commerce, réclamée par les spéculateurs au nom du « sacro-saint » droit de propriété privée, qui fut justement désacralisé. En effet, le « maximum » empêchait la spéculation sur les denrées de première nécessité, y compris les matières premières indispensables aux artisans et aux manufactures. Les troubles de subsistances cessèrent et les marchés furent, à nouveau, fournis à des prix rééquilibrés par rapport aux salaires et aux revenus fixes de la population [6].

Dès le lendemain de la Révolution des 31 mai-2 juin 1793, Olympe de Gouges publia par affiches son rejet de la Constitution de 1793, de la République démocratique et de sa politique économique et sociale. Puis, en juillet, dans la période du référendum sur la Constitution, elle mena campagne contre la république démocratique et réclama une monarchie et une aristocratie des riches : elle fut arrêtée le 20 juillet, condamnée et exécutée. Imprudence, sans doute, car depuis le printemps 1793, la situation politique avait tourné à la guerre civile et les Girondins, battus, n’hésitèrent pas à y participer, elle s’y engouffra.
Son procès ne mentionne aucune inculpation pour cause de son sexe, mais pour ses écrits politiques contre le principe de souveraineté populaire. [7]

Il apparaît bien difficile de présenter Olympe de Gouges en héroïne de la justice sociale et de la défense des droits sociaux ! Elle dénonça la République démocratique et sociale, qui institua le mariage comme un contrat civil et dissoluble, accompagné du divorce par consentement mutuel (20 septembre 1792), mais aussi l’égalité en droit des enfants légitimes et naturels (9 août 1793) et une réforme agraire considérable, des droits économiques, sociaux et politiques [8]. De même, il est difficile de voir en elle « l’anticipatrice en avance sur son temps » qu’évoque l’article, alors que son temps était bien conscient de ces questions et s’en est largement occupé.

Liberté générale pour les esclaves des colonies ?
Même constat en ce qui concerne les droits de l’homme et du citoyen dans les colonies esclavagistes : en 1791, Olympe prit la défense des droits des colons « libres de couleur », comme le parti des « colons blancs » les nommait. En mai 1791, il y eut un très important débat, qui aborda les trois questions suivantes : 1) faut-il conserver les colonies ? 2) Les colons « libres de couleur », discriminés par les colons « blancs », sont-ils susceptibles de l’égalité en droit ? 3) L’esclavage doit-il être maintenu ?
Le parti colonial était lui-même divisé par le parti des « colons blancs », qui avait pris le pouvoir dans la grande colonie de Saint-Domingue, en 1789, et cherchait à discriminer les « colons de couleur », afin de leur prendre leurs biens et leur conférer un statut juridique de « libres subalternes », intermédiaire entre celui de libre et celui d’esclave. Il existait aussi un courant critique du système colonial, qui commençait à réfléchir à des formes de décolonisation, comme le fit la Société des Citoyens de couleur et ses alliés, et prépara l’indépendance d’Haïti. Il y avait encore un courant favorable à une forme de néo-colonialisme, avec « adoucissement » de l’esclavage, comme le proposa la Société des Amis des Noirs [9].
Olympe de Gouges avait réussi à faire jouer sa pièce de théâtre Zamor et Milza en 1789 et fut calomniée par le parti colonial. À la suite du débat de mai 1791, elle prit la défense des droits des colons « libres de couleur ». Il faut toutefois noter qu’elle n’abordait ni la critique du système colonial, ni celle de l’esclavage des captifs africains déportés en Amérique.
Un peu plus tard, en mars 1792, elle fit rééditer sa pièce sous un nouveau titre L’esclavage des Noirs ou l’heureux naufrage, avec une préface où elle défend le projet officiel de la Société des Amis des Noirs, c’est-à-dire un projet colonialiste, qui se limitait à « adoucir » les conditions de vie des esclaves, ce qui n’est pas abolir l’esclavage !
Précisons qu’en mars 1792, cela faisait déjà plus de six mois que l’insurrection des esclaves avait commencé, à Saint-Domingue, et qu’elle se poursuivait, ce qui signifie qu’il n’avait pas été possible de la réprimer. En effet, l’Assemblée constituante avait suivi la politique du Club Massiac, le parti des colons, en constitutionnalisant l’esclavage dans les colonies et en suivant la politique ségrégationniste contre les « libres de couleur ».
La guerre des épidermes, qui divisait la classe des colons, avait désintégré le système des milices paroissiales, chargées du maintien de l’ordre esclavagiste, car les « colons de couleur » ayant pris le maquis pour se protéger, les avaient désertées. Les esclaves avaient alors compris qu’une occasion particulièrement favorable se présentait à eux. Ils organisèrent une insurrection dans le Nord de l’île, qui débuta dans la nuit du 22-23 août 1791. Depuis, les maquis de « colons de couleur » négocièrent des traités avec les « colons blancs », comme avec des groupes d’esclaves insurgés. La situation de l’île échappa, alors, au Club Massiac et rendit caduque la législation de l’Assemblée constituante : le processus de la Révolution de Saint-Domingue était bien avancé.
Il est clair qu’Olympe de Gouges n’a pas saisi cette nouvelle situation et, dans sa « Préface » de 1792, croit encore possible de tenir un discours de soumission aux esclaves et aux « colons de couleur », en leur conseillant de renoncer à leur combat et de retourner sagement chez leurs maîtres, que des gens éclairés sont en train de convaincre « d’adoucir » l’esclavage.
Écoutons-la :
« C’est à vous, actuellement, esclaves, hommes de couleur, à qui je vais parler ; j’ai peut-être des droits incontestables pour blâmer votre férocité : cruels, en imitant les tyrans, vous les justifiez (…) Ah ! combien vous faites gémir ceux qui voulaient vous préparer, par des moyens tempérés, un sort plus doux, un sort plus digne d’envie que tous ces avantages illusoires avec lesquels vous ont égarés les auteurs des calamités de la France et de l’Amérique. La tyrannie vous suivra, comme le crime s’est attaché à ces hommes pervers. Rien ne pourra vous accorder entre vous. Redoutez ma prédiction, vous savez si elle est fondée sur des bases vraies et solides. C’est d’après la raison, d’après la justice divine que je prononce mes oracles [10].

Ces gens éclairés, sensés adoucir l’esclavage, étaient les Amis des Noirs, avec Brissot, et avaient déjà prudemment fermé la porte de leur société, au moment même où l’insurrection des esclaves avait commencé à Saint-Domingue, choisissant la plus grande discrétion… Les Brissotins se retrouvèrent diriger le parti de la Gironde, mais lorsqu’ils exercèrent le pouvoir, ils refusèrent de soutenir la Révolution des esclaves insurgés et de leurs alliés.
Ce fut la Convention montagnarde, qui prépara l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises avec la Constitution de 1793, et la réalisa le 16 pluviôse an II-4 février 1794. Et il s’agissait bien de l’abolition de l’esclavage, non de quelque « adoucissement »…

Le « monstre » Robespierre
Pourquoi Robespierre est-il convoqué comme bouc émissaire chaque fois qu’un monstre politique apparaît, ici, une politique misogyne opposée aux droits politiques des femmes ? La réponse est bien connue : depuis le 9 thermidor-27 juillet 1794, les « Thermidoriens » ont eu l’idée d’isoler Robespierre de cette politique montagnarde, qu’ils avaient, pour la majorité d’entre eux, soutenue. Il était habile de créer un bouc émissaire, entouré de ses « complices », immédiatement qualifiés de « robespierristes ». L’adjectif « robespierriste » porte depuis cette charge négative que l’on connaît. Il fut aisé ensuite de rendre les « robespierristes » responsables de tous les monstres politiques ultérieurs. Billaud-Varenne, dans la nuit du 9 thermidor, avait commencé en répandant la fable assassine selon laquelle Robespierre voulait épouser la fille de Louis XVI et rétablir la monarchie ! Et depuis, « l’effet du 9 thermidor » s’est reproduit. Par exemple, au tournant du XIXe siècle, l’idée d’un parti unique au pouvoir, quadrillant une société, fut comparée, comme par un réflexe thermidorien, au « Club des Jacobins », puis l’idée de dictature, puis celle de « centralisation jacobine », de « répression hyperbolique », aujourd’hui de misogynie…
Vu l’ampleur prise par la question « calomnies », je me limiterai ici au point suivant : Robespierre, présenté dans l’article comme « artisan de la Terreur », était-il « misogyne » ?
Cette suspicion récente s’appuie sur le préjugé suivant : Robespierre ayant la réputation d’être « rousseauiste », serait, comme Rousseau, misogyne ! Amalgame hâtif car Olympe était elle-même « rousseauiste » ! ce n’est donc pas un critère suffisant. J’ai voulu récemment approfondir et je retiendrai deux points [11] : Robespierre, à l’époque où il était membre de l’Académie d’Arras, et fort apprécié par son fondateur Dubois de Fosseux, s’est vu confier par ce dernier la campagne en faveur de l’entrée des femmes dans cette Académie, non pas seulement comme des membres honoraires, toujours absents et à qui on ne faisait que rendre un hommage éloigné, mais comme membre ordinaire, participant à la vie savante réelle. Les textes de Robespierre révèlent qu’il considérait le fait que les femmes soient tenues à l’écart des sociétés savantes comme « le scandale d’un siècle éclairé ». Il estimait que les êtres humains des deux sexes étaient doués des mêmes facultés et avaient donc le droit de les cultiver ensemble.
De plus, pendant la Révolution, Robespierre a pris la défense des pratiques démocratiques populaires et des droits des pauvres, il a combattu sans cesse le cens électoral et, lors des débats sur la Constitution de 1793, il a continué de prendre la défense des assemblées primaires et de la souveraineté populaire effective des deux sexes réunis, comme je l’ai rappelé précédemment. La misogynie attribuée à Robespierre se réduit à n’être qu’un préjugé. Enfin, il n’existe aucune source indiquant que Robespierre aurait agi contre Olympe de Gouges.

Thermidor a-t-il mis fin à la Terreur et au Tribunal révolutionnaire ?
La « Terreur », qui désigne le plus souvent la répression politique exercée par le Tribunal révolutionnaire, n’a pas été créée par la Montagne, mais par le gouvernement girondin, le 10 mars 1793 ! Le 9 thermidor a-t-il mis fin à la Terreur et au Tribunal révolutionnaire ? Pas davantage, et les deux ont été maintenus, jusqu’à la fin de la Convention thermidorienne. Cette dernière opéra un « coup d’État parlementaire » en renversant la Constitution de 1793 pour la remplacer par celle de 1795, qui établissait une nouvelle forme d’aristocratie des riches, excluant les pauvres, paysans, ouvriers et artisans.
C’est alors que les assemblées primaires, issues de la pratique démocratique populaire, disparurent pour la première fois depuis 1789 et, avec elles, les droits du peuple, hommes et femmes, à former la souveraineté populaire. Cette exclusion se perpétua de 1795 jusqu’à la Constitution de…1946, qui réintégra, plus d’un siècle et demi après, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et un suffrage universel incluant les femmes dans le droit constitutionnel français, que les Thermidoriens avaient, l’une et l’autre, exclus [12].Publicitésabout:blankREPORT THIS ADCONFIDENTIALITÉ

Olympe, telle qu’en elle-même
Olympe de Gouges est, actuellement, l’objet d’une tentative de fabrication d’un mythe. Sa défense courageuse et efficace sur le plan des idées d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791 est interprétée, par erreur, comme porteuse d’un caractère démocratique et universel des droits. Je pense avoir montré que ce n’était pas le cas et qu’elle n’a jamais pris la défense des assemblées primaires populaires, où les femmes du peuple ont exercé leurs droits politiques, de 1789 à 1795. Elle n’a pas davantage étendu les droits universels de l’homme et du citoyen aux esclaves dans les colonies, leur conseillant d’attendre patiemment que des hommes bons « adoucissent » leurs conditions.
Et si Olympe a pris la défense d’une société monarchique et d’une aristocratie des riches, cela ne doit pas être dissimulé ! Si elle a soutenu, de façon militante, une politique au service d’une économie spéculant sur les subsistances, qui affamait les familles pauvres, et rendu hommage au « héros » de la loi martiale, elle l’a fait savoir haut et clair ! Au lieu de fabriquer cette ridicule mystification, qui la présente en démocrate audacieuse, ce qui l’aurait profondément choquée d’ailleurs, mieux vaudrait reconnaître simplement ses propres choix !

Article également publié par Agoravox.

[1] Voir Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Colin, 1931.

[2] Bernard Grœthuysen, Philosophie de la Révolution française, (1956), Paris, Gallimard, chap. VI.

[3] Voir par exemple, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, (1979).

[4] Sur les troubles de subsistances et les grandes jacqueries du printemps 1792 en particulier, voir Florence Gauthier, Guy Ikni éd., La Guerre du blé au XVIIIe siècle, Paris, Ed. de la Passion, 1988 et Anatoli Ado, Paysans en révolution. Terre, pouvoir et jacquerie, 1789-1794, Paris, Société des Études Robespierristes, 1996. Sur Simonneau voir Jean-Claude Bonnet, « La mort de Simoneau », in Jean Nicolas éd., Mouvements populaires et conscience sociale, Paris, Maloine, 1985, citation p. 674. Sur l’histoire de la Révolution, voir Albert Mathiez, La Révolution française, Paris, Bartillat, 2012.

[5] Sur la loi martiale, voir Florence Gauthier, Triomphe et mort du droit naturel en révolution, 1789-1795-1802.

[6] On lira à ce sujet la belle étude de Jean-Pierre Gross, Egalitarisme jacobin et droits de l’homme, 1793-1794, Paris, Arcantères, 2000, qui porte sur tout le quart sud-ouest de la France.

[7] Paule-Marie Duhet, Les femmes et la Révolution, 1789-1794, p. 83.

[8] Voir Philippe Sagnac, La législation civile de la Révolution française. Essai d’histoire sociale, (1898) Genève, Mégariotis, 1979.

[9] Sur les débuts de la Révolution de Saint-Domingue voir Florence Gauthier, L’aristocratie de l’épiderme. Le combat de la Société des Citoyens de couleur, 1789-1791, Paris, CNRS, 2007.

[10] Olympe de Gouges, L’esclavage des Noirs ou l’heureux naufrage, (1792) éd. en facsimilé, Paris Côté-femmes, 1989, Préface, p. 32-34.

[11] Florence Gauthier, « Les femmes dans l’espace public. La proposition d’une politique de galanterie démocratique par Robespierre », in Républicanismes et droit naturel, des humanistes aux révolutions des droits de l’homme et du citoyen, Paris, Kimé, 2009, p.189-210. Robespierre, Œuvres, t. XI, Paris, Société des Études Robespierristes, 2007.

[12] Sur la période thermidorienne voir Albert Mathiez, La Réaction thermidorienne, (1929), Paris, La Fabrique, 2010. Florence Gauthier, Triomphe et mort du droit naturel en révolution, 1789-1795-1802, (1992) rééd. en cours.Publicitésabout:blankREPORT THIS ADCONFIDENTIALITÉ

 

L’intégralité de la note officielle sur le « racisme dans la police » que le gouvernement a enterrée

Rédigée en juillet 2021 par la délégation interministérielle contre le racisme (Dilcrah), elle avançait 12 pistes pour faire reculer ce phénomène, jugé préoccupant mais pas “systémique”. Malgré l’insistance de ses rédacteurs, elle n’a jamais été rendue publique… L’Humanité a choisi de la publier.

 Fred Dufour / AFP

Fred Dufour / AFP

Le document de douze pages n’a rien d’un brûlot, mais il décrit avec une acuité certaine la prégnance du racisme dans la maison police et les raisons de profondes de ce mal. Mieux, il ne formule pas moins de douze recommandations pour tenter de le faire reculer, qui résonnent douloureusement aujourd’hui, alors que cette question a de nouveau envahi le débat public, après la mort de Nahel, à Nanterre, le 27 juin dernier, victime d’un tir policier.

Cliquez sur la couverture ou Document consultable en fin d’article

Cette note que l’Humanité s’est procurée, personne ou presque n’y avait eu accès jusqu’ici, alors qu’elle date de juillet 2021. Seul l’hebdomadaire Charlie Hebdo a évoqué son contenu, dans son édition du mercredi 12 juillet 2023. La raison : un enterrement de première classe orchestré par le gouvernement, qui n’a jamais accepté de la rendre publique. Continuer la lecture de L’intégralité de la note officielle sur le « racisme dans la police » que le gouvernement a enterrée